La violoniste Hyeyoon Park met en regard deux parcours de créateurs marqués par le totalitarisme, le Concerto n°1 de Chostakovitch et la Pièce de concert de Henriëtte Bosmans, une œuvre de 1934 désormais remise à l'affiche.
Formée en Corée du sud puis en Allemagne où elle a été remarquée dès ses 17 ans en remportant le Concours international de musique de l'ARD à Munich en 2009, la violoniste Hyeyoon Park poursuit une carrière principalement en Allemagne et au Royaume-Uni, jusqu'à présent quelque peu dans l'ombre de Benjamin Grosvenor, avec lequel elle forme un duo sur scène et dans la vie.
Le Concerto pour violon n°1 de Chostakovitch est un cheval de bataille du répertoire, et les Russes s'y taillent la part du lion dans la discographie, du dédicataire David Oïstrakh à Alina Ibragimova (Hyperion). Face à ces tenants d'une tradition où la raucité communique une rage et une expression des plus impressionnantes, il est difficile d'exister, et c'est ce que parvient à faire Hyeyoon Park. Très bien accompagnée par Gergely Madaras (régulièrement salué dans nos colonnes pour ses enregistrements de César Franck) et l'Orchestre symphonique de la WDR de Cologne (qui connait fort bien son Chostakovitch pour avoir enregistré une intégrale remarquable avec Rudolf Barshai), la violoniste irrigue son interprétation d'une lumière qui perce à travers la rage, l'espoir déchirant, les affects, et où la technique ébouriffante est cathartique et non démonstrative. Du très haut niveau de jeu, avec une prise de son elle-même très naturelle, où le violon est légèrement mis en avant, sans chercher à le flatter. Une preuve supplémentaire, s'il en était besoin, que les grosses têtes d'affiche ne font pas forcément les meilleures interprétations.
Hyeyoon Park et Gergely Madaras ayant démontré leur maîtrise dans le grand répertoire, on peut s'ouvrir à la rareté avec la Pièce de concert pour violon et orchestre (Concertstuck voor viool en orkest) de la compositrice et pianiste néerlandaise Henriëtte Bosmans. Une femme artiste, soliste recherchée et compositrice, cultivant des amours sincères et inspirantes avec les deux sexes (la violoncelliste et cheffe d'orchestre Frieda Beldinfante pendant sept ans dans les années 20, le violoniste Francis Koen avec lequel elle se fiance en 1934, la chanteuse française Noémie Pérugia après guerre), mais marquée de drames : son fiancé décède brutalement d'une tumeur au cerveau en janvier 1935 avant d'avoir pu donner la création de la Pièce de concert avec le Concertgebouw, et la guerre la condamne à la clandestinité en raison de son origine juive par sa mère (celle-ci fut arrêtée mais la fille parvint à faire jouer ses relations et la sortir du camp de détention et de transit de Westerbork). La Pièce de concert de 1934 s'inscrit dans ce répertoire d'avant-guerre qui sera largement délaissé dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, alors que son orientalisme, son lyrisme et ses variations de climats comme [dans] un rêve évoquent Szymanowski et ont une réelle force de séduction. Le Concertgebouw donnera cette pièce huit fois entre 1935 (avec Willem Mengelberg et le premier violon Louis Zimmermann) et 1951 (avec Eduard van Beinum et Willem Noske), et ne la redonnera ensuite que sept décennies plus tard en 2022 par Santtu-Matias Rouvali et le premier violon Vesko Eschkenazy, une interprétation de référence ne serait-ce que sur le plan historique. L'enregistrement est disponible sur le label de l'orchestre RCO, permettant la comparaison. Même qualités, et même constat. Face à la puissance de feu du Concertgebouw, machine rutilante avec un Rouvali et un premier violon pleinement engagés pour rendre justice à la compositrice, le duo Park-Madaras joue la carte de la finesse et de la transparence. En écoute aveugle, parions que beaucoup attribueraient la transparence et la clarté à la phalange néerlandaise et le son généreux et très en chair à l'allemande.
Pour compléter ce couplage intéressant de deux compositeurs heurtés chacun dans leur vie d'artiste par le totalitarisme, Gergely Madaras propose les rares Thème et variations op.3 de Chostakovitch, par un tout jeune homme de 15 ans. Si l'interprétation est sensiblement plus idiomatique qu'avec le London Symphony Orchestra par Leon Botstein (Telarc, version qui a l'avantage de proposer les plages des onze variations et finale), Guennadi Rojdestvenski et l'Orchestre symphonique du Ministère de la Culture de l'URSS mettent toutes les couleurs et le relief propres à animer cette pièce qui s'inscrit dans le romantisme russe, et à y déceler la modernité qui allait bientôt suivre.
Cet album de Hyeyoon Park, son premier avec des concertos et à la présenter en tête d'affiche, est une belle démonstration d'une personnalité artistique lumineuse, et engagée au service des œuvres qu'elle défend.