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Les Symphonies de Dimitri Chostakovitch

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Rarement dans l’histoire de la musique un corpus symphonique, étalé sur toute une vie créatrice, ne s’est révélé autant homogène. Si certaines symphonies de Chostakovitch sont plus souvent jouées et enregistrées que d’autres, aucune ne peut être considérée comme « mineure » dans la production de ce compositeur

 

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Rarement dans l’histoire de la musique un corpus symphonique, étalé sur toute une vie créatrice, ne s’est révélé autant homogène. Si certaines symphonies de Chostakovitch sont plus souvent jouées et enregistrées que d’autres, aucune ne peut être considérée comme «mineure» dans la production de ce compositeur. En un ou plusieurs mouvements, pour cordes ou grand orchestre, avec ou sans voix, de 20 à 80 minutes, tout l’univers de Chostakovitch est résumé dans cette production, intimement liée à sa vie.

Symphonie n°1 en fa mineur op. 10 (Leningrad – 12 mai 1926)

Premier chef d’œuvre incontesté de Chostakovitch, cette symphonie propulse le jeune compositeur de 20 ans sur le devant de la scène internationale. Immédiatement reprise à travers le monde, elle bénéficie de l’appui de Toscanini – premier témoignage d’un soutien sans faille du grand chef italien tout au long de sa carrière jusqu’à sa mort. Tout le Chostakovitch à venir est en germe dans ces quelques trente minutes : maîtrise des plans sonores de l’orchestre, jeu des oppositions, scherzos sardoniques, valses désarticulées, adagios remplis de pathos, … Nicolaï Malko, chef d’orchestre de la création de l’œuvre, dit avoir «trouvé une nouvelle page de l’histoire de la musique».

Symphonie n°2 en si majeur «dédiée à Octobre» op. 14 (Leningrad – 6 décembre 1927)

Un pas en avant considérable : formée d’un seul mouvement avec chœur final, cette œuvre de commande pour le 10ème anniversaire de la Révolution fait preuve d’un modernisme lui-même «révolutionnaire». Contemporaine de l’opéra le Nez, cette symphonie d’esthétique constructiviste est tout à fait dans l’esprit futuriste de son époque (qui voit la création de Zavod de Mossolov, le Cuirassé Potemkine de Eisenstein, Mistère-Bouffe de Maïakovski, …). Mais comme bon nombre d’œuvres issues de cette euphorie artistique de la fin des années 20, la Symphonie n°2 se voit quelques temps plus tard mise au ban des concerts, accusée d’être le fruit d’une «maladie infantile», taxée de «formalisme» et «d’absence d’émotion».

Symphonie n°3 en mi bémol majeur «le Premier mai» op. 20 (Leningrad – 21 janvier 1930)

Large mouvement symphonique – avec chœur final – de 30 minutes, elle est la suite logique de la Symphonie n°2. Après les affres de la lutte, la commémoration de la fête des travailleurs prend la forme d’une œuvre plus lyrique, voire emphatique, dotée d’une écriture contrapuntique élaborée.

Symphonie n°4 en ut mineur op. 43 (Moscou – 30 décembre 1961)

Chostakovitch revient à la forme en plusieurs mouvements, dotés de développements quasi-beethoveniens. D’une écriture âpre et complexe, elle est restée dans les cartons du compositeur pendant 25 ans en raison de la mise à l’Index en 1936 de son opéra Lady Macbeth de Mzensk, et n’a été créée qu’en 1961, lors de la période de déstalinisation. Symphonie vaste de plus d’une heure, elle est la première qui marque tout ce dont Chostakovitch est redevable à Mahler : le premier mouvement (30 minutes à lui seul) est fait d’alliages orchestraux hétéroclites et d’idées musicales qui se télescopent dans une harmonie de plus en plus chargée en chromatismes. Le deuxième mouvement fait la part belle à l’écriture contrapuntique chère au compositeur, tandis que le finale, fait d’une succession d’épisodes contrastés, se termine par une lente coda ou sont réentendus des bribes du thème initial du premier mouvement. Selon le compositeur lui-même, cette fin qui se délite serait la traduction sonore de son état d’esprit d’alors, victime des trahisons de ses proches après l’interdiction de son opéra.

Symphonie n°5 en ré mineur op. 47 (Leningrad – 21 novembre 1937)

Il fallait bien se racheter après la censure de Lady Macbeth de Mzensk. «Réponse d’un compositeur à de justes critiques», voilà la définition qu’en donne Chostakovitch. Nous revenons à la classique forme en 4 mouvements, qui n’avait plus été utilisée depuis la Symphonie n°1. Au-delà de son apparente simplicité (thème récurrent du premier mouvement, Scherzo humoristique, Adagio mélancolique et finale en apothéose) cette symphonie – sans doute la plus autobiographique de son compositeur – reflète dans sa fausse insouciance les angoisses des purges staliniennes alors en cours. Les incessants la répétés inlassablement sur toute la fin qui se veut pleine d’emphase traduisent bien le sentiment d’oppression et discréditent la «bonne humeur» à laquelle prétend l’œuvre. En raison de sa construction «académique» et de son contenu émotionnel, la Symphonie n°5 est sans nul doute la plus jouée et enregistrée de son compositeur.

Symphonie n° 6 en si mineur op. 54 (Leningrad – 5 décembre 1939)

Prévue comme un vaste oratorio à la mémoire de Lénine, Chostakovitch s’est rabattu sur une peu conventionnelle symphonie purement instrumentale en 3 mouvements débutant par un Largo morbide suivi de deux scherzos, le premier étant sardonique, agressif et violent. La critique, décontenancée par cette forme, l’a qualifiée de «symphonie sans tête». Son équilibre et sa durée relativement courte (30 minutes) ont fait accepter par le public et le pouvoir, cette pièce pourtant peu séduisante par sa dureté sonore.

Symphonie n°7 en ut majeur «Leningrad» op. 30 (Kouibychev – 5 mars 1942)

Dans la série des «symphonies de guerre» Chostakovitch inaugure dans le grand et le majestueux : près de 80 minutes réparties en 4 mouvements, un orchestre pléthorique (bois par 3 ou 4, importante percussion et un second groupe de cuivres en coulisse) et dès sa création une diffusion mondiale grâce à Toscanini et la NBC. La Symphonie n°7 est emblématique de la résistance soviétique face à l’opposant nazi, mais Chostakovitch lui-même dans ses Mémoires dit que sa Symphonie «Leningrad» est plus un hommage à sa ville natale lors de la folle utopie des années 20, progressivement détruite par Staline et anéantie par Hitler. Le premier mouvement qui relate l’invasion et la destruction est sans nul doute le plus fameux de la partition, avec son thème dérisoire emprunté à la Veuve Joyeuse de Franz Lehar (Bartok sur son lit de mort l’utilisa aussi dans son Concerto pour orchestre), repris inlassablement dans un crescendo orchestral implacable.

Néanmoins avec cette œuvre nous sommes éloignés des trouvailles originales de la Symphonie n°2 ou du discours torturé de la Symphonie n°4. Cette n°7 n’a d’autres ambitions que de flatter – mais avec quel talent – un sentiment nationaliste de bon aloi qui n’a pas pris une ride. D’où sa célébrité encore de nos jours.

Symphonie n°8 en ut mineur op. 65 (Moscou – 4 novembre 1943)

Composée en même temps que la Symphonie n°7, Chostakovitch voulait en faire un oratorio sur les résistants de Moscou. Il en résultat finalement une symphonie en 5 mouvements, plus évocatrice que descriptive des années de guerre. «J’ai voulu recréer le climat intérieur de l’être humain assourdi par le gigantesque marteau de la guerre» déclarait-il. C’est la symphonie préférée de son compositeur. Le deuxième mouvement, avec son ostinato en mouvement perpétuel aux altos et ses stridences suraiguës de bois est sans doute le plus représentatif de l’état d’esprit de Chostakovitch à ce moment.

Symphonie n°9 en mi bémol majeur op. 70 (Leningrad – 3 novembre 1945)

Le chiffre symbolique des symphonies trouve chez Chostakovitch une œuvre légère, courte et enjouée. Elle contribua grandement à sa mise progressive au ban de l’Union des Compositeurs, jusqu’au fatidique discours de Jdanov en 1948. Staline s’attendait pour la Libération – et pour un 9ème opus symphonique – à une pièce grandiose à la gloire de l’URSS triomphante. Il n’en est rien, la Symphonie n°9 est plus une pièce au ton badin qu’un panégyrique, ce qui provoqua la colère du Petit Père des Peuples.

Symphonie n°10 en mi mineur op. 93 (Leningrad – 17 décembre 1953)

Après 1948 et la condamnation pour «formalisme» due à Jdanov, omnipotent président de l’Union des Compositeurs, Chostakovitch ne se consacra plus qu’à son «rachat» en composant musiques de films, pièces populaires ainsi qu’un oratorio à la gloire de Staline, le Chant des forêts. Le Concerto pour violon n°1 et le cycle de mélodies De la poésie juive restent dans les cartons. Aussi la création de cette Symphonie n°10, huit ans après la n°9, fut-elle attendue comme un évènement majeur. Pendant de la n°5, elle est le fruit d’une tentative de repentance dans une Union Soviétique non encore déstalinisée. Une œuvre sombre et désabusée, quasi lugubre, significative de l’état d’angoisse du compositeur. C’est la première pièce dans laquelle il intègre son acronyme musical DSCH (ré – mi bémol – do – si).

Symphonie n°11 en sol mineur «1905» op. 103 (Moscou – 30 octobre 1957)

Commande officielle pour le 40ème anniversaire de la Révolution d’octobre, cette symphonie est en fait un hommage à l’insurrection de 1905. Le 22 janvier de cette année une manifestation pacifique à Saint-Pétersbourg pour protester contre les conditions de travail est réprimée dans le sang (Dimanche Rouge). Le lendemain une grève générale paralyse la ville, les mutineries (dont celle du cuirassé Potemkine) et les représailles se multiplient. Le Tsar tente de calmer le jeu en réinstituant la Douma, l’assemblée constituante, et en mettant en place une constitution. Mais l’armée se soulève contre lui, en raison du dévastateur conflit russo-japonais dans l’extrême est de l’Empire. Une fois la paix signée, les répressions reprennent de plus belle, provoquant l’exil de nombreux opposants politiques (dont Lénine et Trotski).

Il s’agit de la seule symphonie purement instrumentale dont chaque mouvement est doté d’un titre, lui conférant ainsi un aspect de poème symphonique. Parsemée de chants populaires et révolutionnaires, d’emprunts à des œuvres antérieures ou de thèmes issus de pièces de Georges Sviridov – un de ses élèves – la Symphonie n°11 valut à Chostakovitch le Prix Lénine en 1958, confirmation de son retour en grâce auprès des autorités.

Symphonie n°12 en ré mineur «1917» op. 112 (Leningrad et Kouibychev – 1er octobre 1961)

Une fois de plus cette symphonie s’est voulue un hommage à Lénine sur des textes de Maïakovski, Djamboul et Stalski. Mais le compositeur changea d’avis en faisant une symphonie instrumentale dédiée à l’action de Lénine en 1917. Moins descriptive que la n°11, elle est aussi d’une facture alors inusitée : un seul et vaste mouvement de 45 minutes divisé en plusieurs sous-parties irriguées par un même thème constamment transformé. Le final est comme il se doit grandiloquent et pompier.

Symphonie n°13 en si bémol mineur op. 113 (Moscou – 18 décembre 1962)

Retour à la voix, après 32 ans de symphonies purement instrumentales. Les poèmes utilisés d’Evgeni Evtouchenko traitent aussi bien de l’histoire récente que du quotidien des soviétiques. Le traitement vocal est original : à la basse solo se joint un chœur d’homme formé du seul pupitre de basses. Chostakovitch n’avait prévu que la mise en musique du premier poème, Baby Yar, contant les malheurs du peuple juif soviétique pendant le second conflit mondial (Baby Yar est le nom du lieu en Ukraine ou fut découvert un charnier, résultat des massacres de l’armée d’occupation entre 1941 et 1943 – une forme d’équivalent de Lidice en République Tchèque et d’Oradour-sur-Glane en France). Toutefois le Ministère de la Culture d’URSS imposa à Evtouchenko de changer la fin de son texte pour allier aux malheurs des juifs ceux des russes et des ukrainiens morts à leurs cotés – l’antisémitisme stalinien avait bien disparu mais il en restait quelques séquelles. Encouragé par son entourage Chostakovitch met en musique quatre autres poèmes. L’ultime mouvement est à double sens : consacré à tous ceux qui eurent le courage de leurs idées malgré la censure, il se termine par les paroles suivantes : «Je fais une carrière en ne la faisant pas». Le fait d’attribuer cette phrase (dans le poème) à Galilée, en proie aux autorités religieuses de son époque suffit à noyer le poisson…

Symphonie n°14 op. 135 (Leningrad – 29 septembre 1969)

La mort hante Chostakovitch, fortement affaibli par une attaque cardiaque. Dédiée à Benjamin Britten l’œuvre est en 11 mouvements disparates sur des poèmes de Federico Garcia Lorca, Guillaume Apollinaire, Wilhelm Küchelbecker et Rainer Maria Rilke. Son langage s’éloigne fortement de la tonalité – contrairement aux autres symphonies depuis la n°5 – et emprunte même au système sériel. L’orchestration est dévolue aux cordes seules, augmentées d’une importante percussion, et les poèmes sont chantés par une soprano et une basse solistes. La mort est vécue ici comme une libération, à l’instar du message véhiculé par Moussorgski dans ses Chants et danses de la Mort – orchestré en 1969 par Chostakovitch. Le thème du Dies Irae grégorien inaugure le premier mouvement (De Profundis). Les 3ème et 8ème mouvements sont de véritables cantates dramatiques, dont le mélange de pathos, de grotesque et de tragique n’est pas sans rappeler certains lieder de Mahler.

Symphonie n°15 en la majeur op. 141 (Moscou – 8 janvier 1972)

Créée par son propre fils Maxim l’ultime symphonie de Chostakovitch est un formidable pied de nez aux quatorze précédentes. D’allure primesautière, elle regorge de citations allant de Rossini à la technique dodécaphonique, en passant par le compositeur lui-même (avec le fameux DSCH). A l’instar de la Symphonie n°6 «Pathétique» de Tchaïkovski elle se termine par un vaste mouvement lent, lui-même conclu sur un vaste accord de cordes agrémenté de percussions qui – une fois n’est pas coutume – ont perdu toute agressivité.

Discographie sélective des intégrales

A côté des enregistrements d’, toujours passionnants et souvent insurpassés, et disponibles chez différents éditeurs, quatre intégrales sont particulièrement remarquables :

, direction : . 11 CDs Brilliant Classics (Abeille musique distribution)

 

Orchestre Philharmonique de Londres, d’Amsterdam, direction : . 11 CDs Decca-London

 

 

, direction : . 10 CDs Melodyia (le Chant du Monde)

 

, direction : . 12 SACDs Delta Music (chroniqué sur ResMusica)

Crédit photographique : © DR et © Time Magazine

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