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À Nancy, Dialogues des Carmélites dans l’intimité d’un couvent

Malgré une mise en scène originale mais trop disparate, ces Dialogues des Carmélites emportent l'adhésion du public nancéien grâce à une distribution équilibrée et un orchestre tout en soutien et ductilité dirigé par .

Pour sa première mise en scène d'opéra créée à Rouen en février 2025, a choisi plusieurs angles d'attaque. Le premier et principal fil directeur est de nous faire partager le quotidien d'une communauté religieuse contemporaine, y compris dans ses aspects les plus prosaïques : toilettes et douches communes, travaux de réfection des murs lézardés ou de récurage des sols. La spiritualité y trouve peu de place tout comme l'intimité sous les éclairages crus de Kelig Le Bars, dans les costumes sans âme de Caroline Tavernier et les décors savamment décrépis d'Hélène Jourdan. Des décors élaborés en détail et lourds, dont le changement nécessite à deux reprises de trop longues minutes en interrompant la continuité du spectacle et, plus grave, du flux musical. On peut cependant adhérer à cette approche qui renouvelle les visions épurées ou idéalisées vues ailleurs, d'autant qu'elle est tenue tout du long et offre une mort de la Première Prieure d'un réalisme terrifiant et bouleversant.

Mais la tragédie des Carmélites de Compiègne, qui a inspiré le récit de Gertrude von Le Fort (La dernière à l'échafaud) puis la pièce de Georges Bernanos et enfin le livret de , se déroule en 1794 durant la Terreur. Alors que son parti d'actualisation aurait parfaitement pu suffire (les mécanismes de l'oppression et les violences des régimes autoritaires sont hélas de toutes les époques), croit nécessaire de nous rappeler ce contexte historique par des surimpressions d'événements de la Révolution française, de discours devant la Convention ou d'apartés sur la guillotine qui entrent en opposition frontale avec le déroulé scénique sans y apporter aucune modification ni réflexion critique. Et comme il s'agit aussi de raconter l'histoire de Blanche de La Force, une troisième approche nous fait suivre son parcours depuis sa chambrette de jeune fille nantie et exaltée, qui fuit un monde qui la terrorise pour se réfugier au couvent, en nous la présentant comme se rêvant une nouvelle Jeanne d'Arc à travers des vidéos hollywoodiennes (Nicolas Morgan) à nouveau en totale contradiction esthétique et sémantique avec la scène. La direction d'acteurs est précise et soignée, la scène finale classique mais réussie (les Carmélites s'effondrent une à une dans l'eau lustrale du baptême) mais rien n'explicite l'évolution de Blanche, sa victoire sur la peur et son acceptation ultime du sacrifice.

La distribution est d'un bel équilibre, sans point faible et parfaitement intelligible. Comme à Rouen, est une Blanche investie et intense, presque trop parfois dans sa véhémence vocale, mais on décèle mal dans cette mise en scène ses fêlures et ses doutes et, dès lors, son trajet reste une énigme et nous intéresse peu. D'autant qu'à ses côtés est une magnifique Sœur Constance, légère, insouciante et cristalline. campe une Mère Marie rigide et cassante à souhait, dure dans l'émission et assez détestable par son fanatisme religieux. C'est tout le contraire avec la Madame Lidoine de , d'une réconfortante humanité avec sa voix chaude et maternelle. en Première Prieure (Madame de Croissy) obtient un vif succès par sa composition hallucinée et impressionnante. Son agonie et sa mort, chantée et jamais éructée, d'une voix de contralto sonore aux graves riches et au fin vibratello, est un des moments les plus forts du spectacle. en Mère Jeanne, en Sœur Mathilde et quelques éléments du Chœur de l'Opéra national de Nancy-Lorraine complètent ce groupe des Carmélites pour des prières d'une superbe ferveur.

Les hommes ne sont pas en reste. campe un excellent Chevalier de La Force capable de douceur dans la voix mixte mais aussi d'autorité comme dans son affrontement avec Blanche, autre épisode marquant. donne présence et expressivité à sa double incarnation du Geôlier et surtout du Marquis de La Force. en Aumônier et en M. Javelinot marquent aussi les esprits par leur chant soigné et leur implication dramatique.

Dans la fosse, l'Orchestre de l'Opéra national de Nancy-Lorraine se montre attentif, réactif au plateau et d'une pâte sonore parfaitement homogène et dense. La direction de , fluide et ductile, assume les coups de boutoirs de l'orchestration de Poulenc (sans jamais toutefois contraindre les voix) tout comme ses délicatesses. Il vient ainsi parachever la réussite globale d'un spectacle reçu avec chaleur par le public.

Crédits photographiques : © Jean-Louis Fernandez

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