Intitulé « Legends » le récital conceptuel du pianiste slovène Alexander Gadjiev invite à la méditation, à l'exploration et la reconstruction intérieure d'un paysage sonore aux dimensions poétiques, fantastiques ou métaphysiques. Un cheminement artistique très personnel dont l'auditeur ne sort pas indemne !
Le Slovène Alexander Gadjiev, né dans une famille musicienne et initié au piano par son père, a parfait son éducation musicale au Mozarteum de Salzbourg avec Pavel Gililov et à la Hanns-Eisler-Hochschule de Berlin avec Eldar Nebolsin. Outre des prix déjà prestigieux (Hamamatsu, Monte-Carlo), c'est sa deuxième place ex-aequo au Concours Chopin 2020 (outre le prix Krystian Zimerman pour la meilleure interprétation d'une sonate) et sa victoire l'année suivant au concours international de Sydney – deux performances publiques d'ailleurs publiées sur disque (NIFC, Decca) – qui ont lancé sa carrière sur le plan international.
Le présent projet capté l'an dernier en studio, entend « évoquer les histoires légendaires d'une époque si lointaine qu'elles nous paraissent obscures ». À vrai dire, par sa naissance à la frontière des versants orientaux et occidentaux du Vieux Continent, à Goridzia – où il vient de fonder son propre festival – l'artiste polyglotte fait ici surtout dialoguer monde français (Debussy, Franck) et monde russe (Moussorgsky, Prokofiev, Scriabine) avec comme médiateur Franz Liszt. Le geste pianistique d'Alexander Gadjiev unifie ce projet subjectif et conceptuel a priori disparate. Avec intelligence et lucidité il privilégie la clarté structurelle et la densité polyphonique sans jamais sacrifier l'atmosphère de chaque plage.
Le disque en lui-même va bien au-delà du simple récital. Il s'affirme comme un manifeste de la part d'un artiste cherchant à reconstruire un paysage sonore ou un voyage intérieur. L'auditeur se voit tracer un itinéraire augural entre légende archétypale (Debussy) et épopée narrative (Moussorgski).
La Cathédrale engloutie de Debussy, à la fois éthérée et si prégnante, semble réellement émerger, ogive après ogive, d'un piano liquide dont les marteaux se font oublier, au gré d'un discours très serré menant aux à-pic granitiques du grand choral central.
Les Tableaux d'une exposition de Moussorgski sont idéalement individualisés, tout en restant dans une trajectoire globale. Ils évitent la vacuité de tout emballement pyrotechnique trop démonstratif – loin de l'optique du fantastique conteur Behzod Abduraimov (Alpha). Certes le sardonique (Gnomus), le caricatural délibéré (Samuel Goldenberg et Schmuyle) ou encore le diabolique (La cabane sur des pattes de poules) sont au rendez-vous. Mais Gadjiev excelle autant dans l'évocation les couleurs sombres et nostalgiques (Il vecchio castello) que dans la luminosité la plus tendre (les Tuileries) ou la plus pittoresque (le Ballet de poussins dans leur coque ou Le marché de Limoges), menant au gré des répétitions variées de la Promenade à d'autres climats, du passage terrifiant du Bydlo au souvenir macabre des Catacombes, à une majestueuse Grande Porte de Kiev sans vaine grandiloquence. Le souci très architecturé des contrastes et le sens de la narration poussent l'interprète à dépasser la simple anecdote de l'illustration musicale, rejoignant par son approche moderne Lazar Berman (DGG), par son aspect « littéraire » Alfred Brendel (Decca) et par son sens du récit légendaire Sviatoslav Richter capté en public à Sofia (Decca), pour citer quelques références historiques.
Le choix singulier du Prélude, Fugue et Variation de César Franck (œuvre initialement pour orgue, restituée dans la transcription d'Harold Bauer) prend dans ce contexte tout son sens : il apporte une pause de sérénité et de rigueur contrapuntique, sorte de quête spirituelle avant le grand plongeon dans la violence contenue des Funérailles lisztiennes, rendues avec ampleur lyrique et gravité martiale : cet hommage poignant aux martyrs de la révolution hongroise de 1848 s'ancre dans la Légende des siècles par la maîtrise de la tension permanente et des phrasés très galbés : on est saisi à la gorge dès les premières mesures par l'effet péremptoire de ce glas de glace – rappelant par son à propos la version studio d'Alfred Brendel (Decca)
La brève Légende op.12 n°6 de Prokofiev est restituée avec une tendresse un rien ironique et iconoclaste et s'enchaîne à la vénéneuse et ésotérique neuvième sonate « Messe noire » de Scriabine, peut-être acmé interprétatif de l'entier récital. Gadjiev magnifie l'ambiance ésotérique et insidieuse de l'œuvre. Loin de la virtuosité ostentatoire, et assez éloigné de fulgurance hautaine d'un Sofronitzki, le pianiste gère la progression obsessionnelle avec une économie de moyens impressionnante, laissant les dissonances gronder et la tension s'accumuler jusqu'à un paroxysme d'une intensité rare. Il capte magistralement la rupture finale, cette soudaine suspension dans le silence qui évoque une ouverture d'abîme et marque une sorte d'anéantissement, conférant au dénouement une force psychologique extrême.
Faisant fi de cette étrangeté, Gadjiev ajoute pour conclure les souvenirs de deux pianistes… légendaires avec deux « encore » pour le premier : Emil Gilels – Prélude en si mineur de Bach/Siloti – et Vladimir Horowitz pour l'ultime et favorite Etude de l'opus 8 de Scriabine. Astuce de programmation brillante : Gadjiev peut-il s'inscrire dans le prolongement d'une lignée prestigieuse, oscillant entre calme lumineux et ferveur passionnée pour une conclusion à la fois virtuose et touchante de son voyage ?
Avec Legends, Alexander Gadkiev nous livre donc en pianiste-architecte un enregistrement d'une intelligence conceptuelle et musicale rare. Ce voyage subjectif, riche en émotions par ses rapprochements inédits de répertoires est sans aucun doute l'une des grandes réussites discographiques de l'année dans le domaine du piano.