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Marko Letonja et l’OPRL dans Strauss et Bruckner à Namur : l’aigle à deux têtes

L' et en connivence, naturelle et immédiate, entre adieux éblouis et presque émerveillés des Vier letzte Lieder de Strauss et les vertiges métaphysiques et cimes apocalyptiques de la Neuvième Symphonie de Bruckner.

 

Il nous faut d'emblée souligner une fois de plus la qualité de l'écrin : avec le Namur Concert Hall, la capitale wallonne dispose d'une salle remarquable, d'ailleurs très prisée pour l'enregistrement, à l'acoustique modulable dans sa réverbération par un savant dosage des paramètres imaginé par — véritable ingénieur du son attaché à la maison, magnifiant l'espace sonore agencé par le bureau Kahle Acoustics. Cette acuité sied autant ce soir à la confidence straussienne qu'à l'édification symphonique brucknérienne, sans jamais voir saturé l'espace musical.

Invitée de marque, la soprano , capte immédiatement l'auditoire. On découvre une artiste dont la voix s'est considérablement élargie, s'éloignant des clartés cristallines de ses débuts pour conquérir une épaisseur de soprano dramatique. Plus que le seul poids des mots, c'est le galbe de sa ligne mélodique et sa dramaturgie qui frappent les esprits. Dotée d'une large tessiture et d'un timbre désormais plus sombre et ambré, elle déploie un chant expressif soutenu par un vibrato plus prononcé qu'à l'accoutumée dans ce répertoire, assumant une véritable mise en voix souveraine de ces quatre ultima verba, florilège du Spätstil straussien.

Par cette théâtralité contenue de la voix, il nous semble croiser au gré de ces quatre sublimes pages les grandes héroïnes tant fêtées par le maître bavarois : l'Ariadne de tous les affres dès l'augural et inquiet Frühling, les hésitations de la Comtesse de Capriccio au gré d'un September aux miroitements argentins, la nostalgie temporelle de la Maréchale du Rosenkavalier dans Beim Schlafengehen ou enfin les adieux crépusculaires de Daphné dans Im Abendrot. La soprano est magnifiquement soutenue par un à la baguette souple et ductile, « préparant » admirablement les entrées  de sa soliste — et est souvent superbement suivie par un OPRL quasi chambriste, en grande forme (les flûtes oiseleuses d'Im Abendrot !). Même si, en écho, le violon solo d' (dans Beim Schlafengehen) déploie une générosité de ton sensible mais au vibrato un rien trop envahissant, dépourvu de ce contraste d'intime fragilité attendu face à l'opulence de la voix.

Depuis sa création, l'OPRL a relativement peu fréquenté le corpus brucknérien. Sauf erreur de notre part, par exemple, cette Symphonie n°9 du maître de Saint-Florian n'avait plus été programmée depuis le mandat de . Et certes, malgré un travail que l'on devine intense et fervent, il reste çà et là quelques minimes scories : dans cette symphonie dédiée « dem lieben Gott », le… diable est dans les détails. De petites fragilités des cors parfois un rien enrhumés — surtout là où le second quatuor enfourche les Wagner-Tüben dans l'Adagio pour le choral de l'« Abschied vom Leben » (l'Adieu à la vie) —, un tutti de cordes par ailleurs impeccable mais ponctuellement un rien désorganisé (par exemple quatre mesures avant la lettre C dans le Feierlich initial) ou des timbales, idéales d'incisivité dans le scherzo, mais un rien trop sourdes au gré de ce même temps initial. Cependant, la petite harmonie est rutilante — dominée par le hautbois de — et les trompettes et trombones sont vraiment somptueux.

La direction de – le grand chef slovène, formé à Vienne et bien connu pour ses activités en France et en Allemagne – s'impose ici avec une évidence magistrale, puissamment architecturée, tout en restant ductile : la conduite du discours ne semble jamais forcée, même au gré des plus térébrants crescendos. Tel un organiste à sa console, Letonja procède par registrations précises, étage les plans sonores avec une maîtrise confondante et rend justice à la vertigineuse et granitique verticalité brucknérienne sans jamais sacrifier la fluidité du discours (avec un lyrisme parfois fondant, notamment au gré du deuxième groupe thématique du Feierlich initial, d'une ferveur quasi piétiste). La réexposition et la coda monumentale de ce même premier mouvement s'avèrent en total contraste, terrifiantes de tension cyclopéenne et de puissance apocalyptique.

Le Scherzo, tellurique, devient sous sa baguette presque démoniaque par son opiniâtreté rythmique, et son piétinement rageur ; le trio central, enfin ludique, offre – enfin! – un relatif moment de détente — avec un effusif  et unitaire pupitre de violoncelles. Dans l'Adagio « fatalement » final, Letonja évite l'écueil d'un étalement métaphysique facile ou suspect. Il prend le mouvement avec une humilité et un allant naturels, envisageant Bruckner dans une filiation Mittel-Europa et une descendance quasi schubertienne bien plus que wagnérienne, rappelant jadis par exemple l'approche philologique d'un . Entre sublime et désespérance, le chef maîtrise la gradation des nuances dynamiques jusqu'à des climax dissonants d'une force véritablement térébrante. Refusant tout pathos et toute suspension temporelle artificielle, Letonja mène la coda, sans  s'éterniser ; avec une grande sobriété et un intense sentiment d'attente suspensive. Celle-ci semble alors appeler, par-delà le silence, les premières pages du Finale dont Bruckner nous laisse bien plus que des bribes, ce fragment de plus de quinze minutes constituant le « vrai » testament philosophique et musical du grand symphoniste.

Seul regret : que cette approche aussi construite qu'instinctive n'ait pas été couronnée par l'audition d'une des (excellentes) réalisations de ce Finale – dont la coda demeure certes très hypothétique :  aurait été ainsi parachevé cet imposant édifice. Très relative et toute personnelle réserve face à cette réussite orchestrale.

Crédits photographiques  : Marko Letonja © Dan Cripps /IMG Artists ; © Todd Rosenberg/Lewis Holland Artist ; Marko Letonja et l'orchestre philharmonique de Liège,  Salle philharmonique Liège, le 23 janvier 2026 © Stéphane Dado

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