Aperghis, Urquiza, Jolas, Adámek : quatre compositeurs illuminent par leurs créations et leur présence une soirée placée sous le signe de l'exploitation débridée des possibilités de l'orchestre. S'invite in fine à cette fête la facétieuse mezzo-soprano Magdalena Kožená.
Honneur au musicien vedette de cette édition du Festival Présences avec Étude VII (2022, création française) et Étude VIII (2023), toutes les deux pour orchestre, de Georges Aperghis (né en 1945) ! Études, donc recherches, mais non morceaux à vocation pédagogique ; travaux de composition, mais œuvres tout de même. L'expérimentation ici consiste surtout en un travail sur la densité de l'orchestre considéré comme matière. Ainsi alternent ou confluent instruments solistes, pupitres et tuttis dans une continuité que rien ne semble pouvoir arrêter. Tout, en effet, semble se passer « naturellement », et l'on « voit » le son glisser, se modifier dans une grande unité d'atmosphère, planante dans la VII, pièce davantage centrée sur les textures harmoniques, beaucoup plus énergique et contrastée dans la VIII, où le travail sur le rythme semble primer. Non seulement, ces Études ne sentent pas la sueur et sont magnifiques, mais en plus la musique, écrite, reste ouverte, offrant aux interprètes la possibilité d'étonner le compositeur. Aussi faut-il l'excellence de l'Orchestre philharmonique de Radio France, mobilisé par Peter Rundel au geste sûr et précis, pour exprimer la grande finesse de cette écriture.
La connaissance de l'origine du titre énigmatique Un désir démesuré d'amitié donne une clé d'interprétation de ce concerto pour clarinette, violoncelle, piano et orchestre (2025) de Mikel Urquiza (né en 1988), dont l'instrumentarium original rappelle sinon le Trio en la mineur op.114 de Brahms. Il provient en effet du vers « Habité d'un démesuré désir d'amitié » extrait du poème « À un jeune pêcheur » de Jacob Israël de Haan, vers gravé sur l'Homomonument d'Amsterdam, lequel rend hommage aux personnes homosexuelles persécutées et assassinées par les nazis. Aussi comprend-on le sens de « Q », nom du premier mouvement et première lettre de « queer ». On peut également lire les deux autres séquences, « Le seul visage » et « Dévier, défier », comme des variations sur le même thème de l'amour libre, la première, plus lente et calme, reprenant le titre du recueil de photographies de l'écrivain Hervé Guibert. La portée politique de ce concerto est donc importante et évidente. D'ailleurs, son énergie tapageuse, sa liberté, ses débordements festifs, son bariolisme, sa fantaisie, sa légèreté et ses références populaires (entre autres, au carnaval de Rio), toutes qualités propres au style du compositeur, ne sont pas sans rappeler la force émotionnelle du film 120 Battements par minutes (2017) de Robin Campillo. Ici, la joie de vivre renverse tout sur son passage. Il n'est peut-être pas inutile de rappeler que l'humour n'est pas l'ennemi du sérieux. Le Philhar' met le feu pour notre plus grand plaisir, mais, défense des minorités oblige, il laisse s'exprimer les membres du Trio Catch : le clarinettiste Martin Adámek, clarinette, la violoncelliste Eva Boesch et la pianiste Sun-Young Nam, tous trois superbes incarnations d'une jeunesse talentueuse, vigoureuse et décidée.
Beaucoup moins saisissable est en comparaison Tales of a Summer Sea (1977) de Betsy Jolas (née en 1926), dont le titre évoque bien sûr Claude Debussy, musicien de référence pour la compositrice. On voit bien ce qu'elle a retenu pour sa propre identité esthétique dans cette phrase de Debussy quelle filiation : « biologie sonore : tissu palpitant de micro-organismes vivants, activables à tout instant par l'effet d'un vaste réseau de logiciels organiques aux conséquences innombrables ». La mer est donc ce tissu en mouvement, continu, toujours sonore et aux mouvements non prévisibles. Poésie signifie ici référence au monde flottant. Et l'auditeur se laisse bercer par les vagues successives de ce qu'il perçoit à la fin comme un tout.
Changement total d'ambiance avec Where are you? (2021, création française) d'Ondřej Adámek (né en 1979), question que posera inlassablement Magdalena Kožená, entrée la dernière sur scène dans un silence… religieux. Arrivée en catimini, elle profère des sons inaudibles et balaie l'air en se tournant en tous sens avant d'entamer une série de réponses en plusieurs langues (araméen, morave, sanskrit, anglais…) et toutes négatives, puisque Dieu n'est jamais là où on veut le trouver. Paroles chuchotées, parlées, désarticulées parfois ou répétées en écho. Comme des mots perdus aussitôt que proférés. Au long des onze mouvements de cette pièce assez longue (35 min), la chanteuse passera par tous les états, de la quête fiévreuse à l'accablement, de l'extase à la joie retrouvée. Ce n'est que vers la fin que s'entend dans toute sa plénitude le chant de la mezzo-soprano. Quant à la partie instrumentale, empruntant à différentes traditions populaires, elle assure dans sa variété l'unité de l'ensemble.
Ce soir, le contemporain se porte très très bien !
Crédits photographiques : Magdalena Kožená © Julia Wesely
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