Après Dardanus, Les Boréades, Naïs, Les fêtes de Polymnie et d'Hébé, c'est encore un excellent Rameau qui nous vient de Hongrie, grâce au dynamique György Vashegyi.
Il y a bien deux versions du Castor et Pollux de Rameau, celle de 1737 et celle de 1754. La première est plus « lullyste », plus traditionnelle avec un long prologue qui n'avait de circonstance politique valable qu'en 1737, et la seconde est plus « gluckiste », davantage centrée sur le drame et moins sur les divertissements. Il s'agit ici de la version première, structurée façon Hippolyte et Aricie avec force jeux, troupes légères, interventions surnaturelles, descente aux enfers, deus ex machina etc. Moins enregistrée que celle de 1754, la version de 1737 comptait deux gravures : celle de Harnoncourt en 1972, qu'on qualifiera de pionnière pour pouvoir l'oublier avec respect, et la version de William Christie datée de 1992, qui ne s'oubliera pas vite et que ce nouvel enregistrement de György Vashegyi vient concurrencer directement. La notice de présentation fait état des progrès de la recherche musicologique depuis trente ans, mais ce seront bien les qualités d'interprétation qui feront pencher la balance du mélomane du côté de Christie ou du côté de Vashegyi.
Ce qui frappe dès le prologue, c'est la justesse du tempo énergique choisi par le chef hongrois. Ni frénésie, ni alanguissement, mais une joie de vivre et de chanter qui sonne toujours juste, qui fait vibrer les airs, les chœurs et les tambourins, tout en laissant respirer les gavottes. La différence avec les tempi d'oratorio de Christie est frappante. C'est bien la qualité de la direction de György Vashegyi, vrai chef d'opéra, qui fait la principale réussite de cet enregistrement. Il instaure peu à peu la tension dramatique qui atteint au dernier acte un acmé intense, et qui se résout enfin dans le feu d'artifice cosmique d'un final éblouissant. Les contrastes sont toujours admirables (plaisirs d'Hébé, danses des constellations…), et l'intrigue se déroule sans la moindre chute de tension. Le Purcell Choir est superbe de netteté, d'articulation (quel français !) et l'Orfeo Orchestra est excellent. Les cordes sont moelleuses, et les vents parfois impétueux sont parfaitement maîtrisés.
S'il faut mentionner quelques petits problèmes, c'est du côté des solistes qu'on pourra les trouver. Dans le rôle de Télaïre, Judith van Wanroij est à la fois géniale et problématique. Il n'y a rien à redire à son style ni à sa diction, mais son émission perpétuellement étranglée donne une certaine acidité à son chant qui surprend toujours un peu au début, à laquelle on s'habitue vite, mais qui donne aussi une dimension dramatique impressionnante. La tension de la voix surexprime la tension morale de Télaïre jusqu'aux limites du supportable, et sa pâmoison au cinquième acte joue alors pleinement le rôle de pivot où se défont les limites du divin et de l'humain. Son interprétation est donc parfaitement congruente à la vision très théâtrale du chef d'orchestre. On n'a qu'un seul reproche à faire à Tassis Christoyannis dans le rôle du divin Pollux : il est… trop humain ! Toujours aussi magnifique et noble, et il porte dans la couleur de sa belle voix ample sa souffrance d'amoureux malheureux, et la divinité de son personnage se développe au fur et à mesure plus qu'elle n'éclate dès le début. A contrario, Reinoud van Mechelen dans Castor est immédiatement sublime. La beauté de son timbre, la souplesse de sa ligne de chant font merveille, et son air « séjour de l'éternelle paix » est une splendeur de beau chant et de déclamation. L'eau qui a coulé sous les ponts depuis l'intégrale de Christie n'a pas altéré la distinction et la puissance dramatique de Véronique Gens. L'évolution (à peine perceptible) de son timbre va dans le sens du personnage, Phébé un peu plus passionnée, un peu plus déchirée que jadis, et toujours parfaitement dans le style du meilleur Rameau. A côté de ces vedettes du monde baroque, les « comprimari » sont tous également remarquables. Olivia Doray fait une lumineuse Minerve et Constellation. Hasnaa Bennani et Jehanne Amzal interprètent des ombres très heureuses, David Witczak et Attila Varga- Tóth en athlètes et dieux divers sont parfaits.
C'est donc une rivalité très crédible pour l'iconique version de William Christie qu'a produite György Vashegyi. Celle de Christie garde intactes toutes ses qualités de pure beauté formelle un peu hiératique, et Vashegyi apporte au drame urgence et sang vif. A ce niveau, le choix sera difficile, s'il faut choisir !
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