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Pierre-Laurent Aimard : Schubert et Kurtág, un dialogue transhistorique

Pour clore ce marathon des Flagey Piano Days, ultime gage d'une semaine d'immersion, le récital de portait le sceau d'une rencontre au sommet : le centenaire de mis en miroir avec les ombres de .

Sous ses doigts ailés — et par instants spectraux — le concert se métamorphose en véritable rituel de raréfaction. Célébrer le centenaire de Kurtág, c'est pénétrer un univers où chaque note pèse une tonne de sens. Tout y est exigeant et précisément noté, tout en laissant à l'interprète sa latitude de passeur. Ses Játékok (Jeux) — sortes de journal intime pianistique, étalés sur dix livres depuis 1973 — deviennent des éclats de miroir lancés vers l'éternité, des haïkus musicaux où le silence est aussi saturé que le son. Aimard, avec la précision d'un chirurgien du sacré, sculpte l'air autant que l'ivoire, révélant chez Kurtág cette dimension de « puzzle » métaphysique, où la brièveté du geste se transforme en immensité spatiale. Aimard a eu la riche idée de juxtaposer une myriade de miniatures schubertiennes — valses, Ländler, Écossaises et Deutsche Tänze — avec les éclats concis de Kurtág et d'échafauder un savant enchainement où les motifs, les couleurs les intentions semblent se répondre par delà les siècles, par une sorte de collision de ces deux espace-temps. Si Schubert est souvent un fleuve inépuisable, d'une « longueur divine » repoussant l'échéance du silence, il se voit ici contraint à l'épure par la proximité de Kurtág. Dans ces courtes pages viennoises, le rythme ternaire, obsédant et lancinant, irrigue la plupart de ces miniatures, l'interprète y confère à chaque motif une tension interne et génère par la permanence du rythme ternaire un balancement hypnotique. Cette pulsation agit comme un pouls secret, irrésistible, emporte l'auditeur devenu derviche en une sorte de transe douce mais insistante. Aimard, maître du détail, laisse chaque battement respirer, et métamorphose ces motifs apparemment simples et pétrifiés en petits paysages mouvants, où la seule agogique nourrit le fil invisible unissant ces impalpables et sublimes vignettes schubertiennes.

Dans une lecture jungienne, Schubert incarnerait ainsi la persona — le visage mélodique, l'expression humaine — et Kurtág l'anima — l'essence profonde, archaïque et dépouillée. Dans ce « double je(u) », György se fait le Doppelgänger inversé de Franz. Face à la radicalité moderne hongroise, le romantisme viennois accède à une souveraineté nouvelle : celle du vide, où le silence devient pleinement structurant. La pensée s'égare parfois sur des chemins broussailleux, de manière hagarde ; c'est dans cet abandon, dans cette acceptation de la faille, que la lumière devient « plus que vive ». Le récital se mue au gré des plages en une déambulation onirique. Est-ce un écho lointain de Vienne que l'on entend, ou une résonance actuelle de Budapest ? L'interprète — collecteur et rassembleur du disparate — s'efface pour devenir le médium d'un dialogue transhistorique. , compagnon de route lucide, nous guide dans ce labyrinthe d'émotions pures, et nous force à quitter notre zone de confort, celle des autoroutes de l'évidence pour aborder les sentiers rudes de l'inconnu et du sublime.

Cette singulière sortie de scène, en état de grâce, referme le livre de ce marathon pianistique des Flagey Piano Days 2026 sur une note de transcendance suspendue : la parole toujours manque !

© Marco Borggreve

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