Sur le plateau de la Salle Cortot, la soirée est festive pour l'Ensemble Écoute qui célèbre ses dix années d'existence et la sortie d'un nouvel album consacré à la musique du compositeur argentin Alex Nante (33 ans), co-fondateur de la phalange au côté du chef et pianiste Fernando Palomeque.
Trois pièces de Nante, extraites du nouveau CD, sont à l'affiche du concert, mettant sur le devant de la scène la soprano française Clara Barbier Serrano aux côtés des musiciens de l'Ensemble Écoute. Anima, ocho encuentros (Âme, huit rencontres) pour soprano et petit ensemble, donné en création mondiale, trace d'emblée le chemin spirituel et la quête mystique auxquels nous invitent les textes choisis. Ave Shakti, Parvati, Maya et Sophia sont autant de figures et déesses hindoues représentant diverses facettes de l'Anima. La lumière y est constamment évoquée, portant souvent la voix au seuil de son registre aigu : lyrisme éperdu et lignes vocales étirées engendrent leur aura instrumentale, dialogue intimiste entre la voix et le violon de Mathilde Lauridon ou la clarinette de Martin Adámek. Le soprano de Clara Barbier Serrano, d'une grande pureté, irradie l'espace, et l'écriture n'est que spirale lumineuse évoluant dans la sphère d'une libre modalité.
Dans un même élan mystique, A Subtle Chain, five songs after Ralph Waldo Emerson (2023) pour voix et orchestre de chambre exalte le caractère divin de la nature, rendant hommage à la poésie de l'écrivain transcendantaliste Ralph Walde Emerson. Le temps y est toujours étiré et le registre de la voix éthéré, ombré par les couleurs de l'orchestre (cor chaleureux de Pierre-Antoine Lalande, trompette bouchée de Noé Nillni). L'épure du dernier numéro (V. Hymn / The Bell) où la voix parlée puis chantée s'inscrit sur les résonances des cloches tubulaires dans un balancement extatique est particulièrement émouvante : « Et mêler mon requiem au vent / Qui balaie ma rive natale », écrit le poète. Ces vers étaient chantés, à la création de l'œuvre au TCE en 2024 par Jodie Devos disparue quelques mois plus tard… Écrit pour trio à cordes et piano, Ocho escenas (2020) est un petit théâtre de sons « mettant en scène » des personnages de fiction ménageant contrastes et ruptures de ton dans un espace éclaté et une libre atonalité. Mathilde Lauridon (violon), Leva Sruogyte (alto) et Emmanuel Acurero (violoncelle) partagent la scène avec Fernando Palomeque (piano) dans ces huit miniatures laissant libre cours à l'imagination.
Après un master de composition au CNSM de Paris dans la classe de Stefano Gervasoni, Alex Nante a terminé sa formation auprès de George Benjamin au Royal College of Music de Londres. En hommage au professeur et convoquant une fois encore la lumière, c'est At first Light pour ensemble, chef d'œuvre du jeune Benjamin âgé de 22 ans, qu'interprète l'ensemble sous la direction de Fernando Palomeque pour clore la soirée. L'œuvre est inspirée d'une toile de William Turner, Norham Castle, Sunrise, où le peintre recherche la dissolution des formes sous l'action de la lumière naissante. Dans l'interprétation fouillée qu'en donnent les musiciens, on apprécie pleinement le soin et l'invention de l'orchestrateur ainsi que le traitement très personnel du timbre. S'entendent également l'influence de Debussy à travers des textures orchestrales somptueuses et la vitalité d'un Varèse avec les retours obsessionnels d'un hautbois évoquant Octandre. Bien sonnant pour la musique de chambre, le plateau de la Salle Cortot semble ce soir un rien exigu pour accueillir une musique d'une telle luxuriance que l'Ensemble Écoute et son chef restituent dans sa plénitude sonore.