Les remplacements sont toujours une affaire délicate, mais Weigle offre une interprétation solide, bien construite et vivante, d'une œuvre sans pareille.
Programmé avec Franz Welser-Möst, ce concert de l'Orchestre de la radio bavaroise est finalement l'occasion pour Sebastian Weigle, qui s'est surtout fait connaître comme directeur musical de l'Opéra de Francfort pendant quinze ans, de faire ses débuts tardifs avec l'orchestre, en reprenant l'intégralité du programme conçu par Welser-Möst.
L'orchestration de Lieder de Schubert a inspiré beaucoup de compositeurs de premier plan, notamment dans les premières décennies du XIXe siècle ; en en enregistrant une sélection à la fin des années 1990, Claudio Abbado a remis en lumière ce répertoire largement oublié. Les Lieder sélectionnés pour ce concert de l'orchestre de la Radio bavaroise entrent dans ce cadre, même si la sélection est très différente. L'interprétation des versions réalisées par Strauss, Reger et Liszt portées par Julian Prégardien n'aura pas suffi à nous convaincre de l'intérêt de la démarche : on ne peut pas nier que l'Erlkönig grand format de Liszt fait son effet, mais l'impression d'ensemble reste celle d'un carcan, qui interdit le rapport intime au texte qui est celui du Lied sans parvenir à donner à la partie vocale toute l'ampleur lyrique qui justifierait l'entreprise.
Cette impression d'inachèvement est peut-être renforcée par l'interprète de ce soir, Julian Prégardien, qui semble rester à distance de ces deux possibilités, alors que quelques accents héroïques auraient sans doute été dans ses cordes pour animer un peu son interprétation. Pour l'un des Lieder, Der Vater und das Kind, certainement le moins connu de tous les Lieder tardifs de Schubert, ce n'est pas l'orchestre qui l'interprète, mais la harpe, celle de Magdalena Hoffmann : l'idée est sans doute de créer un contraste avec Erlkönig qui suit immédiatement et décrit également la relation d'un père et de son fils, mais l'ensemble donne moins l'impression d'une dramaturgie bien pensée que d'une juxtaposition un peu arbitraire. Le public reste sans doute aussi sur sa faim, comme en témoignent des applaudissements guère plus que polis.
On retrouve Liszt après l'entracte, cette fois avec une de ses œuvres majeures. La Symphonie Faust a beau être un jalon majeur de l'histoire de la symphonie entre Beethoven et Bruckner ou Mahler, elle n'a jamais réussi à s'imposer dans le cœur du public, et c'est bien dommage. Rare en concert, elle présente pourtant une discographie abondante, surtout depuis les années 1990, et elle aurait tout ce qu'il faut pour devenir un tube. L'éventail des durées varie beaucoup dans cette discographie : Sebastian Weigle se range clairement dans la catégorie des chefs les plus lents (une bonne heure et quart de durée), avec un premier mouvement particulièrement lent dans ses parties les plus déprimées, compensé par un portrait de Méphistophélès particulièrement agité et vif. La lenteur du premier mouvement témoigne d'une certaine prudence, compréhensible pour un remplacement et pour la découverte mutuelle d'un chef et d'un orchestre, au prix de quelques baisses de tension pour assurer la mise en place, mais l'impression d'ensemble est celle d'une interprétation maîtrisée, d'une grande clarté, soucieuse de contrastes et profitant idéalement des possibilités sonores que l'orchestration de Liszt offre au chef et à son orchestre. Le lyrisme du deuxième mouvement, Marguerite, n'est ni sentimental, ni indifférent, mais véritablement chaleureux, sans que la lenteur des tempi choisis ne se fasse sentir. Le contraste n'en est pas moins grand avec le troisième mouvement, où le travail fait avec l'orchestre paie véritablement : ici, la prudence n'est plus de mise et l'orchestre suit avec agilité le vif-argent de la direction. Et ce jusqu'au final choral, où Julian Prégardien trouve cette fois tous les couleurs qu'il faut dans ses quelques phrases, mais où ce sont surtout les hommes du Chœur de la Radio bavaroise qui brillent : Weigle ne tombe pas dans la grandiloquence, ni dans la facilité d'un triomphe tonitruant, ce qui assure à cette œuvre hors norme un couronnement digne d'elle.