Comme chaque année depuis 24 ans, Marseille propose un florilège de rencontres de qualité autour de la musique baroque. Cette année, on découvre comment le style propre à chaque pays entre en résonance avec l'essence profonde du baroque. Nous étions là pour deux concerts.
La violoniste Amandine Beyer est une habituée du festival Mars en Baroque, mais c'est la première fois qu'elle s'y confronte à ce monument du répertoire de violon que sont les Partitas de Johann Sebastian Bach pour violon solo. Un concert pour violon seul est « un exercice périlleux » annonce Romain Bockler dans sa présentation : périlleux d'être seule face au public sans le soutien de la basse continue, périlleux aussi parce que l'exigence technique de ce répertoire en fait un sommet souvent redouté par les violonistes. Mais avec Amandine Beyer et sa sonorité si chaude, on oublie totalement le péril pour se laisser entraîner dans un tourbillon expressif. Si les bariolages de la Fantaisie de Nicola Matteis qui ouvre le programme nous font craindre un instant une justesse un peu capricieuse, tout se libère dès le début de la Partita en ré mineur de Johann Sebastian Bach, et on entre littéralement dans la danse. La grandiose Chaconne qui clôt la suite, avec ses 63 variations virtuoses, offre au public une extase de quinze minutes. Toutes les possibilités harmoniques de l'instrument sont ici explorées avec une force expressive extraordinaire. Lorsqu'Amandine Beyer a enregistré ces Partitas il y a quinze ans, ce fut un événement jamais démenti depuis, et on en retrouve toute l'émotion ce soir. Pour son programme marseillais, elle a choisi d'alterner deux compositeurs très connus (Bach et Biber) avec deux autres moins souvent joués, Nicola Matteis fils et Johann Joseph Vilsmayr. De ce dernier, elle nous fait découvrir une partita en si bémol majeur, ce qui est l'occasion de rappeler au public le principe de la scordattura, qui fait changer l'accord de l'instrument pour mieux coller à la tonalité choisie. Changement de violon, donc, pour cette Partita qui offre des accents de musique traditionnelle tyrolienne dans des petites danses où l'on croirait entendre un cor des Alpes. Puis c'est la magistrale Passacaille en sol mineur de Biber, qui conclut le cycle des Sonates du Rosaire qu'Amandine Beyer a enregistrées chez Harmonia Mundi en 2023. Construite sur le tétracorde descendant, cette passacaille d'une expressivité exacerbée offre à la violoniste l'occasion d'exprimer toute la sensualité de son jeu. Et pour conclure ce programme, Amandine Beyer laisse éclater la liberté de la danse dans la célèbre Partita en mi majeur de Johann Sebastian Bach, qu'elle présente au public comme une ode au printemps naissant.
Le lendemain, dans ce même temple Grignan, les deux directeurs artistiques du festival (Jean-Marc Aymes et Romain Bockler) sont réunis pour un programme de duos vocaux italiens avec l'ensemble Concerto Soave. Des airs de Monteverdi et Valentini, des pièces instrumentales de Rossi, Marini, Storace et Picchi : la quintessence de la première moitié du seicento italien! Un feu d'artifice vocal que ces duos, chantés à l'époque par des voix aiguës (ténor, haute-contre, soprano), transposés ici pour les voix souples et ductiles de deux des meilleurs barytons français du moment, Marc Mauillon et Romain Bockler. Il y a, tout au long de ce programme admirablement construit, une belle connivence entre les deux chanteurs dont les voix sont bien caractérisées et parfaitement timbrées. Leur interprétation donne l'impression d'une grande liberté, comme s'ils jouaient avec les affects du texte, mettant en relief tous les contrastes de cette poésie. On en oublie que cette liberté s'appuie d'abord sur une parfaite maîtrise technique. Au milieu des airs amoureux enchantent des airs de bataille en stile concitato, et un truculent air à boire (Beviam tutti de Valentini), chanté avec beaucoup d'humour, jeux de scène et force mimiques de la part des deux complices. Pour accompagner tous ces airs, la basse continue, menée du clavecin par Jean-Marc Aymes, est somptueuse. Manon Papasergio passe avec un égal bonheur de la harpe à la viole, que Flore Seube troque parfois pour réaliser les accords du continuo au lirone, instrument polyphonique très apprécié par Monteverdi. Ulrik Gaston Larsen passe du théorbe à la guitare baroque selon le caractère des pièces. Et tous sont excellents dans les intermèdes instrumentaux. La célèbre Ciaccona de Storace, jouée de façon très virtuose par le clavecin, sert d'introduction au « tube » de Monteverdi Zefiro torna pour conclure ce programme dans un tourbillon d'affects qui nous entraîne au cœur même de l'essence du baroque. Quelle meilleure illustration pour le thème du festival ? On nous annonce un enregistrement à venir pour ce programme Soave libertate : nous l'attendons avec impatience !