Idomeneo, re di Creta de Mozart revient à la Monnaie dans une nouvelle production mise en scène par Calixto Bieito et dirigée par Enrico Onofri.
Créé à Munich en 1781, l'ouvrage marque une étape décisive dans l'évolution du théâtre mozartien. À seulement vingt-cinq ans, Mozart dépasse déjà les conventions de l'opera seria : l'orchestre y acquiert une force dramatique nouvelle, les récitatifs accompagnés intensifient la tension théâtrale et le chœur devient un véritable acteur du drame. L'œuvre apparaît ainsi comme un moment charnière où l'héritage de l'opera seria s'ouvre progressivement vers une conception plus moderne et profondément théâtrale du drame musical.
La mise en scène de Bieito propose une lecture intérieure du drame. Le conflit central — le serment d'Idomeneo à Neptune de sacrifier la première personne rencontrée à son retour en Crète, qui s'avère être son fils Idamante — se déplace vers une dimension psychologique centrée sur les tourments d'un roi « fracturé », hanté par la guerre, selon les mots de Bieito dans la présentation fournie par la Monnaie.
L'action se déroule dans un espace volontairement dépouillé, dominé par l'image d'une mer agitée surgissant comme un souvenir traumatique. Les costumes contemporains écartent toute reconstitution mythologique : Idamante apparaît dans une élégance moderne – chemise et cravate, avec l'allure d'un jeune cadre décontracté ; Idomeneo passe du manteau usé du naufragé à une tenue plus formelle ; Ilia, vêtue d'un ensemble jaune maculé de sang, devient une image saisissante de la violence du drame ; enfin, le grand prêtre de Neptune, en combinaison blanche presque aseptisée, évoque une autorité rituelle froide et clinique.
Les débris et objets présents sur scène — ces « violences, objets et déchets » que Bieito associe à la mer — introduisent un effet de distanciation : souvent étrangers à l'action, ils apparaissent comme des fragments de mémoire. La gestuelle stylisée des chanteurs et du chœur, proche d'un rituel collectif, renforce l'idée d'un drame inscrit dans l'espace mental troublé du souverain.
Si le texte de présentation éclaire certaines intentions dramaturgiques, leur traduction scénique peut toutefois paraître, pour un spectateur non préparé, quelque peu hermétique. La tempête du deuxième acte constitue en revanche l'un des moments scéniquement les plus réussis : très communicative et réalisée avec des moyens extrêmement simples, une large feuille de plastique animée par l'air qui suggère efficacement le vent et le tumulte de la mer.
Du côté des solistes, la distribution se révèle globalement solide. Dans le rôle-titre, Joshua Stewart affronte la partie exigeante d'Idomeneo avec un engagement dramatique convaincant et une intensité expressive soutenue. Gaëlle Arquez compose un Idamante d'une grande noblesse vocale, servi par un timbre chaleureux et une ligne mozartienne élégante. Shira Patchornik prête à Ilia une sensibilité fragile et touchante, tandis que Kathryn Lewek incarne une Elettra de tempérament, incisive dans son air final et dotée d'une présence scénique marquée.
Dans la fosse, Enrico Onofri confirme les qualités qui caractérisent son approche de ce répertoire. Sa direction, précise et attentive aux équilibres, met en valeur la transparence de l'écriture orchestrale de Mozart ainsi que le rôle essentiel des vents dans la caractérisation des climats. L'Orchestre symphonique de la Monnaie répond avec une grande souplesse à cette lecture claire et structurée. Au-delà de la précision stylistique, Onofri parvient surtout à soutenir avec constance le rythme dramaturgique de l'ouvrage, imprimant à la partition une tension théâtrale soutenue.
Le Chœur de la Monnaie, préparé par Emmanuel Trenque, constitue l'un des points forts de la soirée. Dans Idomeneo, Mozart confère au chœur une fonction qui rappelle directement celle de la tragédie antique : témoin collectif du drame et relais de la voix du peuple. Par la cohésion des pupitres, la netteté des attaques et l'équilibre de la projection, le chœur de la Monnaie restitue pleinement cette dimension, donnant aux grandes scènes collectives une intensité dramatique presque rituelle.
Au terme de la représentation, la soirée s'impose par son intensité et par la cohérence de son engagement musical et dramatique et rappelle combien Idomeneo demeure, sur scène, une expérience théâtrale et musicale profondément captivante.