C'est un véritable pavé qui est proposé par les Éditions L'Harmattan avec cette étude de Karine Boulanger, issue de sa thèse soutenue à l'Ecole pratique des hautes études en 2013.
Le sujet porte sur la période allant de 1908 à 1914, celle de la direction à double tête de l'Opéra de Paris avec le compositeur et chef d'orchestre André Messager (connu à l'époque pour sa défense des jeunes compositeurs français et qui a fait l'objet d'une biographie remarquable par Christophe Mirambeau en 2018, Clef ResMusica), et le chanteur lyrique Leimistin Broussan. Si l'un est poussé par ses talents de musicien, l'autre est promu grâce à son réseau politique. Force est de constater la fragilité de cette direction bicéphale dont le ministre de l'Instruction publique est à l'origine, affaiblie par les divergences d'idées des deux hommes. L'arrivée de ces deux directeurs se mène dans une ambiance houleuse (démission, grèves, etc.), s'enchaîne avec des procès et des difficultés financières, cumulés à plusieurs conflits avec le personnel et un cahier des charges fixé par l'administration centrale impossible à tenir, alors que la presse scrute continuellement la moindre faille. La déclaration de faillite de l'Opéra de Paris sera prononcée en juillet 1914. La musicologue tempère toutefois l'impact de la politique Messager-Broussan en notant, par exemple, la baisse des abonnements déjà constatée sous le privilège de Gailhard, période pourtant considérée comme l'âge d'or de l'Opéra, ou en soulevant l'un de ses triomphes comme la création parisienne de Parsifal en 1914.
Karine Boulanger nous apporte une vision inédite de cette institution lyrique en s'appuyant largement sur le journal de régie de Paul Stuart tenu entre janvier 1909 et janvier 1914, le régisseur général l'utilisant plutôt comme un journal intime que comme un outil technique. L'autrice contextualise minutieusement cette source de première main avec le Journal de l'Opéra qui consigne les représentations au jour le jour, avec les programmes du Théâtre, le journal du chef d'orchestre, ainsi que la correspondance de la direction. Le journal des chœurs n'a pas été conservé et le journal du régisseur de la danse est bien moins documenté.
La structure de la démonstration est très lisible avec le fonctionnement du théâtre en guise de première partie, dont la base juridique du théâtre et le cahier des charges des directeurs. Le répertoire, le public et la presse sont examinés en deuxième partie, et enfin, le décryptage des réalisations scéniques (montage, décors et mise en scène) conclut le propos. On se retrouve aisément dans le quotidien des 1 100 salariés de l'Opéra avec le décryptage des recrutements, des contrats (superbe illustration de Raffin autour de « Tous ceux qui collaborent à la représentation d'un opéra »), mais aussi de leurs amitiés ou de leur cotisation à la Caisse de retraite !
Il est amusant de constater que les sujets d'hier sont également ceux d'aujourd'hui. Le « Louvre de la Musique » faisait déjà l'objet de débat animé au sein du Parlement où plusieurs députés trouvaient injuste de soutenir une institution consacrée au plaisir de quelques personnes fortunées. A l'inverse, on ne peut que constater l'absence totale de femmes dans la fosse, la société d'alors considérant ce travail trop dur pour la gent féminine qui n'avait pas de commodités dédiées. La première femme admise dans l'orchestre fut Lily Laskine, arrivée en 1909 pour assurer le poste de harpiste remplaçante.
L'approche muséale et éducative de la maison lyrique permet à l'autrice de la mettre naturellement en parallèle avec le Musée des Beaux-Arts. Les illustrations double pages en couleur qui ponctuent le texte (principalement des décors d'opéra sans comédien ni chanteur sur le plateau) renforcent cette vision, d'un théâtre réduit à une certaine stagnation du répertoire et des œuvres anciennes. L'impression d'immobilisme ne venant pas du travail de Messager et Broussan mais d'un public peu enclin à la nouveauté et de compositeurs de l'époque peu respectueux des délais et des contraintes. Mais chanter à l'Opéra était une consécration (quelle fin de carrière émouvante du ténor Ernest Van Dyck !) grâce au rôle patrimonial de l'institution. Le principe du répertoire et de l'alternance des ouvrages d'un soir à l'autre est judicieusement approché, Karine Boulanger percevant surtout la nécessité du maintien d'une troupe, seul moyen d'y parvenir. Les dix typologies de voix sont parfaitement expliquées, un chanteur de l'Opéra interprétant cinq à dix rôles différents dans l'année, en alternance, se cantonnant à un répertoire stable, voire immuable. Mais on ne se spécialise surtout pas dans un style : la polyvalence avant tout !
Certains lecteurs s'étonneront du rôle de simple illustrateur de l'œuvre du metteur en scène, tout comme de celui du rôle élémentaire d'accompagnateur musical du chef d'orchestre, ou encore de la place donnée aux décors. Pour le premier, le travail de mise en scène pouvait être assumé par plusieurs personnes ou être transféré de l'une à l'autre au gré des spectacles, le rôle de metteur en scène n'étant pas encore pleinement reconnu à l'époque malgré la présence d'un régisseur-metteur en scène. Pour le deuxième, la notoriété d'André Messager, gage de succès quand il prenait lui-même la baguette, et l'organisation hiérarchisée des quatre chefs permanents (Paul Vidal, Henri Büsser, Alfred Bachelet et Henri Rabaud), contribuèrent à la nouvelle place au premier plan du chef d'orchestre. Et enfin, l'unification des décors et l'importance de Lagarde, directeur de la scène, concrétisent l'apparente antinomie entre visuels fastueux et réalités économiques.
Le lecteur se plaira à lire d'amusantes anecdotes : un chœur qui chante faux ou rate son entrée depuis 1840 (!) ; une disposition de l'orchestre modifiée à cause de harpes situées dans le champ de vision d'un abonné ; une claque composée du personnel de l'Opéra (il est vrai qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même !): ou bien encore des nuances d'éclairage se limitant à deux tons : la pénombre ou le plein feu. Quelle heureuse surprise que cette étude autant approfondie qu'accessible de Karine Boulanger, et qui peut se lire comme un roman !