« Cette saison est un véritable tourbillon, un éloge de la vitesse et de la transcendance, du mouvement et de la trajectoire » prévient Bruno Mantovani, directeur artistique du Printemps des Arts de Monte-Carlo. Le premier week-end du festival en a apporté la démonstration avec trois concerts portés par des musiciens prêts à relever les défis les plus fous.
Déluge de virtuosité avec Papavrami et Neuburger
Précédés d'une table ronde sur la transcription, le violoniste Tedi Papavrami et le pianiste Jean-Frédéric Neuburger font dialoguer leurs instruments, le premier dans les œuvres originales de Bach et Paganini, le second dans leurs transcriptions pour le piano. La main gauche du pianiste ouvre le concert avec l'Étude n° 5 de Brahms, transcription de la Chaconne BWV 1004 de Johann Sebastian Bach, qui dans sa version originale pour violon introduira la seconde partie. Dans l'acoustique réverbérante du One de Monte Carlo, Neuburger fait sonner le piano comme un orgue, alliant éloquence, puissante incarnation du son et résonance par une utilisation de la pédale mettant en valeur le contenu harmonique de la pièce, tandis que Papavrami donne toute sa verve à sa dimension rhétorique, utilisant une large palette de nuances. On a beau connaître les acrobaties les plus folles de ce diable de Paganini, on est à nouveau bouche bée devant la virtuosité démoniaque de ses Caprices (n°4, 5, 6 et 24) qui ne fait à aucun moment flancher l'archet ni la main gauche du violoniste tenue au chaud dans un manchon. Dans un engagement total, Papavrami se joue de leurs difficultés innombrables (Caprice n° 5 pris à un train d'enfer !) troublant l'oreille d'illusions (Caprice n° 9 et ses sonneries de cors) voire d'hallucinations sonores (Caprice n° 6). Leurs versions pour piano sont confrontées, l'une de Schumann, l'autre de Liszt, toutes deux sous forme d'études. La première respectueuse du texte d'origine, laissant entendre chants et contrechants, et en leur milieu ce remplissage si caractéristique de l'écriture schumanienne ; l'autre moins sage, embrassant tout le clavier, usant de liberté, de contrastes forts, théâtralisant le geste musical et le geste tout court, apportant la dimension ludique au défi technique. Neuburger impressionne par la vigueur et l'énergie qu'il met à déployer avec la plus grande aisance tout l'arsenal technique mais aussi expressif de ces Études, exacerbé dans les Grandes Études de Liszt, dans des déferlements sonores qui font trembler le piano et ébranlent l'air de la salle. Les deux musiciens se rejoignent dans une Sonate pour violon et piano n° 3 op. 25 de Georges Enesco de grand caractère, bouillonnante, électrisante, où les lignes tendues du violon intensément lyrique s'unissent au relief et aux couleurs d'un piano extraverti. À l'enchantement sonore de son Andante à l'atmosphère nocturne, joué sur le fil du son, succède un épilogue étourdissant.
Jantes, volants, saxophone et violoncelle
La fin de matinée dominicale offre une balade musicale dans un lieu insolite. Le festival avait, lors d'une précédente édition, conduit le public au fond du tunnel Riva entre deux haies de bateaux de la marque prestigieuse pour y entendre du saxophone et du piano. Cette fois il l'invite à une déambulation parmi les trésors à quatre roues de la Collection de voitures de S. A. S. le Prince de Monaco. Des calèches d'antan aux voitures de rallye et de formule 1, en passant par toutes sortes de rutilantes automobiles, pièces uniques ou légendaires, le saxophone de Vincent David et le violoncelle d'Éric-Maria Couturier entraînent dans un itinéraire musical contemporain, en harmonie avec les laques colorées, le métal et le bois, les courbes et les lignes aérodynamiques des berlines et bolides. Tracce, lumineuse pièce pour saxophone soprano de Luca Francesconi, ouvre la marche avec la succession de ses vifs motifs projetés dans l'espace. Quelques notes improvisées accompagnent les pas jusqu'au violoncelliste qui, sur fond d'images rétro d'un concours d'élégance automobile, se jette sans retenue (au point de casser une corde !) dans De vif bois, pièce de son partenaire saxophoniste aussi compositeur, faisant feu de tous modes de jeu, osant l'étirement sonore à l'extrême, l'écartèlement des intervalles, les gestes percussifs de la main et de l'archet sur la touche… Plus loin, Vincent David empoigne son saxophone alto pour Fragmentos fracturados I d'Alberto Posadas où, à partir d'une note obstinée, sons (certains multiphoniques), voix et souffle entrent dans la combinaison de motifs virtuoses qui vont en s'allongeant avec une fluidité et une facilité apparente.
À l'étage, Éric-Marie Couturier attend debout, la pique de son violoncelle plantée droit dans le sol : dans une étrange chorégraphie aux gestes étudiés inspirés des katas, il interprète Kinamárabâfrena de Bertrand Chavarria-Aldrete, pièce à voir autant qu'à entendre laissant la part belle aux quarts de tons, ponctuée de sons sifflés produits par l'archet et parsemée des mots d'un poème au langage mystérieux. La balade se poursuit à la rencontre de Flots pour saxophone soprano de Vincent David, qui nous plonge dans les ondulations sonores de son rapide motif cyclique émaillé de trilles, avant une séquence plus calme, évanescente et rêveuse. Le terme du parcours se joue ici aussi en duo, avec la Sonate pour saxophone alto et violoncelle d'Edison Denisov, sa première partie en dialogue, l'autre mettant en valeur les volutes sonores du saxophone sur les pizz du violoncelle. Une heure de programme superbement huilé, passionnant pour les yeux et les oreilles et éveillant l'imaginaire.
Jean-Frédéric Neuburger joue Beethoven, Boulez et Ravel
Débuter un récital par la Sonate n° 32 op. 111 de Beethoven, souffler trois secondes et enchaîner avec la Sonate n° 2 de Boulez, voilà qui n'est pas à la portée de tous les pianistes ! L'énergie de Jean-Frédéric Neuburger, qui a créé trois jours auparavant le Concerto pour piano de Marc Monnet, les doigts encore chauffés à blanc par les Études et la Sonate jouées la veille au soir, ne semble en rien émoussée, et paraît même se régénérer au fil du programme. Les deux octaves par lesquelles l'opus 111 commence, marquées et presque dissociées, donnent un ton tragique voire douloureux au Maestoso, creusé plus loin par les sforzandi très appuyés sur les dissonances jouées à la main gauche, contrastant avec le rythme légèrement relâché, quoique doublement pointé, qui les précède. Le jeu s'enfonce dans l'extrême grave du clavier pour mieux soulever, déchaîner la tempête de l'Allegro con brio ed appassionato, diluvien, orageux. Les doubles croches dans un tempo que rien ne retient grondent sourdement dans le grave, projettent des éclairs quand elles fusent vers l'extrême aigu. Seule réserve, une pédale forte brouillant un peu le flux, qui aurait gagné à être allégée dans l'acoustique généreuse du One. L'Arietta du second mouvement certes chanté molto semplice, revêt une forme de solennité un peu distante émotionnellement, mais annonce une construction, une structure formelle parfaitement maitrisée. Les cinq variations qui suivent filent droit, s'enchainant dans la plus grande cohérence et dans une élévation de la pensée qui ne laisse place à aucun affect. Il y a dans cette interprétation cette force qui fait se redresser, cette verticalité de l'« Ici-bas à l'Au-delà » chère à Edwin Fischer.
On croyait ne plus rien pouvoir entendre après le quart de soupir qui termine cette sonate, et bien l'on se trompait ! La Sonate n° 2 de Boulez ouvre grand son univers avec Jean-Frédéric Neuburger. Des doigts solides qui vont chercher les timbres au fond des touches, sculptant la pâte sonore, des muscles qui propulsent des traits fulgurants, génèrent des explosions, concentrant avant de la libérer l'énergie dans les fractions de secondes d'immobilité et de silence qui les précèdent. La clarté de la pensée, la précision du geste, des attaques, de la pédale frappent, donnant à l'œuvre une intelligibilité immédiate, une force expressive qui loin de laisser froid, soulève des émotions inédites. Le mouvement « Lent », hiératique et mystérieux, invite à une forme de contemplation tandis que le final embrassant toute la largeur du clavier dans des sauts acrobatiques ahurissants redouble de vitalité avant de se dissoudre dans des harmonies troublantes.
Après l'entracte, le pianiste nous emmène dans l'univers ravélien de Gaspard de la Nuit, à la lueur des bougies qui longent la scène, révélant une autre sonorité dans Ondine, servie par un toucher délicat et aérien. Depuis l'enchanteur frémissement initial, le musicien laisse naître au monde sa mélodie dans une nudité, une simplicité confondantes, avant de livrer la luxuriance sonore de la pièce dans le jaillissement de ses traits, ses irisations, son renversant climax orchestral. De Gibet, le poids mélancolique plombe le glas sourd et obsédant. Dans une sonorité caverneuse, il résonne à la fin comme un gong. Ce gibet n'évoque pas une potence, mais plutôt la noirceur du trou béant de la tombe…Quant à Scarbo, ce sont les turbulences, les fulgurances, la férocité, le sarcasme et l'inquiétante imprévisibilité du personnage ici assurément doté d'un esprit supérieur, qui transparaissent dans le jeu d'une netteté extrême du pianiste.
Jean-Frédéric Neuburger, qui après tout cela avoue accuser une « certaine » fatigue, a quelques jours de répit avant de revenir pour la Turangalîla-Symphonie de Messiaen qu'il interprètera le 4 avril avec l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo sous la direction de Kazuki Yamada.
Crédit photographique © Louise Châtelain/Printemps des Arts de Monte-Carlo
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