Malgré une distribution vocale de haut niveau, Ce Faust de Gounod, capté au Teatro Real de Madrid en 2018, vaut surtout pour la prise de rôle fascinante et envoûtante de Marina Rebeka en Marguerite.
A l'occasion de sa 200e saison, le Teatro Real de Madrid présentait cette nouvelle production du Faust de Gounod dans une vision spectaculaire et futuriste d'Alex Ollé où les thèmes immortels de Goethe (Connaissance, Désir, Chute et Rédemption), déjà revus et corrigés par Gounod, sont revisités au travers de l'intelligence artificielle… Un projet intéressant et novateur dont la réalisation scénique, hélas, ne se montre pas au niveau des ambitions affichées… On a l'habitude aujourd'hui de ces lectures « futuristes » au point de sembler à présent presque banales, alors la question est donc de savoir ce qu'elles sont susceptibles d'apporter de nouveau. Pas grand-chose au demeurant, tant cette option interprétative semble, ici, finalement peu convaincante dans l'approche du mythe goethéen, se réduisant à une scénographie hideuse et anecdotique, sorte de cache-misère échouant à masquer la pauvreté du propos.
Gounod créa son propre Faust à partir du drame fantastique de Carré intitulé Faust et Marguerite, non celui de Goethe, composant un opéra foisonnant de mélodies exquises, à l'orchestration raffinée et à l'écriture vocale qui constitue un modèle du chant français. Message direct, personnages sans grande profondeur psychologique mais efficacement esquissés, avec la présence du diabolique, du surnaturel à la mode à l'époque et une passion tragique entre Faust et Marguerite, le tout sur un ton authentiquement romantique qui fait de cet opéra un des plus joués au monde.
Cette production de La Fura dels Baus se résume en définitive à une idée directrice sans suite avec des moments fugaces d'inspiration qui ne sont que rarement développés, n'aboutissant finalement qu'à un travail théâtral insipide dont on peine à comprendre les tenants et les aboutissants. Visuellement désagréable, le spectacle est mal éclairé, noir et rouge, parcouru d'énormes didascalies en fond de scène (« Marguerite l'Intouchable », « Valentin le Perdant », « Siebel la Naïve ») qui s'inscrivent parfaitement dans la laideur globale avec le défilé de femmes aux poitrines opulentes, d'infirmières blondes et plantureuses, de hooligans en guise d'étudiants, de joueurs d'une équipe sportive quelconque et de soldats tout droit sortis d'un jeu vidéo, inventaire foutraque auquel ne manque qu'un raton laveur. Sans oublier Méphistophélès qui se métamorphose de rockeur gothique en Jésus-Christ tatoué dans la scène de la cathédrale. Tout cela n'est que poudre aux yeux, symbolisant simplement l'absence de véritable réflexion et le vide d'un spectacle chaotique, décousu, creux et trivial !
La distribution vocale associe le bon et le moins bon, largement dominée par la troublante Marguerite de Marina Rebeka dont on admire la beauté du timbre, le large ambitus, la vaillante projection, l'impeccable diction et le superbe legato, toutes qualités exaltées par une prestation scénique envoûtante, toute de nuances, de retenue et d'émotion, depuis la timidité initiale à la passion, le renoncement et la foi. Face à elle le Faust de Piotr Beczala ne fait pas l'unanimité malgré quelques prouesses vocales notables, mais le chant reste un peu rigide, avec des aigus émis en force, une diction contestable, l'engagement scénique restant trop contenu. Si le Méphistophélès de Luca Pisaroni possède un indiscutable entregent scénique, le chant reste souvent en retrait et la diction aléatoire. En revanche, Stéphane Degout campe un remarquable Valentin tant vocalement que théâtralement, tandis que Serena Malfi (Siébel) séduit par sa superbe voix à chacune de ses interventions. Isaac Galan (Wagner) et Sylvie Brunet-Gruposo, tous deux bien chantants complètent ce casting.
Dans la fosse, Dan Ettinger conduit l'Orchestre et le Chœur du Teatro Real en ayant soin de maintenir un parfait équilibre avec les chanteurs, sans éviter toutefois une certaine confusion dans les ensembles.