Belle découverte que ce grand opéra romantique Mazeppa composée par une compositrice incontournable de son époque mais qui n'a pas traversé le temps. Jusqu'à ce superbe livre-disque du Palazzetto Bru Zane !
Opéra de Paris ou Opéra-Comique, les ouvrages lyriques de Clémence de Grandval (1828-1907) ont connu en leur temps les plus grandes scènes lyriques nationales. Mais pourquoi le nom de cette compositrice est-il désormais inconnu ? Selon le portrait de Florence Launay dans ce nouveau livre-CD de la collection désormais bien connue « Opéra français » du Palazzetto Bru Zane, la raison ne viendrait pas de la société patriarcale du XIXe siècle où Clémence de Grandval mena son activité en tant que véritable professionnelle reconnue, avec pour entourage Frédéric Chopin ou encore Camille Saint-Saëns. Les causes viendraient plutôt de notre propre regard contemporain qui laisse à penser qu'une femme aristocrate de cette époque ne pouvait faire de la musique qu'en amatrice, dans une approche sans plus de finesse. Et alors que les freins rencontrés par la compositrice qui la contraignent à mener en 1892 la création de Mazeppa à Bordeaux sont communs à ses homologues masculins, l'oubli de son œuvre au fil du temps est à rapprocher de cette discrimination propre à notre temps.
Au regard de ces éléments, que l'acquéreur de ce livre-disque ne s'attende pas à découvrir une œuvre de second plan. Avec Mazeppa, le sens théâtral de Clémence de Grandval est évident, avec une exacerbation des passions propre au romantisme tardif. La politique et l'amour se mêlent dans un jeu de jalousie et de trahison qui entraîneront l'héroïne Matréna dans la folie, puis dans la mort, au grand désespoir de son amant Mazeppa. L'auditeur s'étonnera du parti-pris du livret qui nous fait découvrir le héros après son supplice sur le dos d'un cheval au galop où il était attaché nu après avoir été battu. Dans les steppes ukrainiennes, il mènera à la victoire les troupes du chef Kotchoubey, mais, épris de celle qui fait pencher le cœur d'Iskra, militaire cosaque et bras droit du Tsar, qui le contraindra à la fuite en le soupçonnant de haute trahison, il sera spolié de ce succès.
L'Orchestre de la Radio de Munich déploie une orchestration riche et puissante, tout comme les parties chorales portées par le Chœur de la Radio Bavaroise. Sous la direction de Mihhail Gerts, l'attention portée au style et à l'expressivité résonne agréablement, la qualité des pupitres livrant une interprétation vibrante et ardente, autant dans les moments d'introspection que dans les instants plus expansifs.
Du côté des voix, on savourera des beaux duos d'amour, les chanteurs bénéficiant d'une élégante écriture mélodique à laquelle tous font honneur par une diction impeccable et une projection parfaitement maîtrisée. L'autorité du baryton de Tassis Christoyannis fait mouche sous les traits de Mazeppa, exposant un chant solide empreint de nuances et d'émois tendres. A ses côtés, Nicole Car (Matréna) impressionne par des aigus expansifs, un timbre lumineux et une ligne de chant pleine de finesse. Julien Dran, seul chanteur français de la troupe, voue à son Iskra un engagement total sans caricaturer ce personnage jaloux grâce à un chant nuancé et sensible. Ante Jerkunica (Kotchoubey) caractérise la figure patriarcale par une voix sombre et profonde alors que Paweł Trojak (L'Archimandrite) se caractérise par un chant solide malgré des interventions plus limitées que le reste de la distribution.
Même si des représentations en version concert, dont est issu cet enregistrement, ont déjà été réalisées, espérons vivement une mise en scène flamboyante à la hauteur de cette découverte enthousiasmante. Avec ce livre-disque, le Palazzetto Bru Zane donne toutes les clés pour que ce grand opéra romantique de Clémence de Grandval soit présenté au public sous son meilleur jour, quels que soient les moyens : un ballet à l'acte IV optionnel, quatre rôles principaux et un personnage « accessoire », une potentielle soirée symphonique… Tout semble possible avec Mazeppa pour Alexandre Dratwicki : vivement que plus d'un théâtre s'en empare !