Résultat d'une longue maturation en concerts, Raphaël Pichon et son ensemble Pygmalion livrent leur enregistrement, dramatique mais sans excès, d'un des plus grands chefs-d'oeuvre de Bach.
Cela fait plusieurs années que Pygmalion et Raphaël Pichon déroulent de concert en concert leur lecture de La Passion selon Saint Jean de Bach. Il était temps, maintenant que le projet est arrivé à pleine maturation, de livrer au disque une aussi belle interprétation. Dès le chœur d'ouverture, « Herr, unser Herrscher », on est saisi par le puissant dramatisme et par la densité expressive du propos, qui nous plongent de plein fouet dans le vif du sujet. Sans atteindre des excès de théâtralité, Pichon nous entraîne dans une course à l'abîme haletante et inexorable, illuminée çà et là de pauses narratives qui permettent au récit de respirer et à la tension de se relâcher. La dimension spirituelle de l'œuvre est parfaitement préservée, grâce notamment aux diverses interventions de solistes touchés par la grâce. Les instrumentistes, avec notamment un continuo extrêmement présent, dialoguent en parfaite harmonie avec le chœur et les solistes, tous remarquablement investis. Le chœur, constitué ici de l'ensemble des chanteurs de Pygmalion, incarne aussi bien dans sa démesure la turba qui réclame la mort de Jésus, que les voix des Chrétiens exprimant dans le recueillement la ferveur de leur foi et de leurs espérances. Les chorals, chantés avec toute la force et la simplicité qui conviennent, sont ici particulièrement réussis.
Les solistes retenus pour cet enregistrement sont globalement irréprochables, autant pour la profonde intériorité qui se dégage de leur prestation que pour leur sens inné de la théâtralité. Dans un rôle qu'il a souvent interprété, Julian Prégardien est un bouleversant Évangéliste, vocalement impeccable dans la conduite de son instrument et théâtralement en adéquation totale avec les exigences du rôle. En Jésus, le baryton Huw Montague Rendall émeut par son humanité, incarnant à la fois la force intérieure et les faiblesses de son personnage. Chez les basses, Christian Immler est un impressionnant Pilate, qu'il chante avec force et conviction tout en maintenant la neutralité dramatique attendue. Plus confidentielles, les interventions d'Étienne Bazola en Pierre n'en sont pas moins appropriées. Moins impliqué dramatiquement, le ténor Laurence Kilsby apporte à la Passion la plénitude et l'ardeur juvénile de son chant. Chez les dames, on est touché par la pureté immatérielle du soprano de Ying Fang, ainsi que par le hiératisme digne et sobre de Lucile Richardot, qui signe là un « Es ist vollbracht » d'anthologie. Un bel album qui devrait trouver sa place parmi les belles versions de la Saint Jean, et qu'on pourra écouter sans relâche pendant les célébrations pascales à venir.