Premier du cycle « Renoir et la musique », imaginé à partir des expositions « Renoir et l'amour. La modernité heureuse (1865-1885) » et « Renoir dessinateur » actuellement visibles au Musée d'Orsay, ce concert qui met en évidence les liens du peintre et des compositeurs de son époque, tente aussi des correspondances entre sa peinture et leurs musiques.
Le programme de cette soirée est avant tout poétique, articulant des mélodies françaises composées pour la plupart à la veille du XXᵉ siècle autour du Quatuor à cordes de Claude Debussy. Les fleurs (et l'amour !) qui font les parterres de leurs poèmes (de Rostand, Verlaine, Bourget Jammes…), renvoient selon les musiciens aux images impressionnistes, à leurs couleurs, tandis que la musique semblent en exhaler leurs senteurs, leur donner une âme, une humeur, rappelant à notre mémoire par moments les fameuses Fleurs animées de Grandville dans leur version romantique. Mais on se gardera bien de qualifier d'impressionniste, par extension ou amalgame, la musique de cette époque entendue dans ce récital, vocable dont on sait qu'il ne concerne que le mouvement pictural de la fin du XIXᵉ siècle, et non pas la musique dont celle de Debussy ne cache pas ses liens avec le symbolisme. Ce concert relié à l'exposition des toiles de Renoir, donne le parfum d'une époque, à la charnière entre le romantisme finissant et la modernité introduite par l'unique quatuor à cordes de Debussy.
Son originalité réside dans les couleurs insolites des mélodies accompagnées non pas au piano ou à l'orchestre, comme elles ont été écrites, mais par un quatuor à cordes. On apprendra seulement à la fin, au moment des saluts, que l'auteur de leurs arrangements fort bien réalisés est Jacques Gandard. Cela dit, est-ce une question d'équilibre, d'association de timbres avec la voix, la première entendue (comme certaines plus tard) Toutes les fleurs d'Emmanuel Chabrier laisse dubitatif : le texte est peu intelligible, et l'on ne peut en rien incriminer l'excellente diction de Sandrine Piau. Mais l'atmosphère heureuse de cette mélodie, ses notes ensoleillées laissent deviner qu'elle chante l'amour naissant, tandis que le Poème de l'amour et de la mer d'Ernest Chausson distille le temps des lilas, le temps qui passe, la tristesse, la douleur des amours mortes, chanté avec une sensibilité à fleur de peau. On est séduit par les trois poèmes des Fêtes Galantes de Claude Debussy comme on ne se lasse pas d'écouter sa merveilleuse Romance : « L'âme évaporée… » toujours chantée avec le même raffinement, cette tendre lumière dans les aigus, ses lignes souplement déployées, avec cette voix qui dans le Clair de lune, tantôt s'enchâssait dans la sonorité enveloppante des cordes, tantôt s'en échappait. On prend tout autant de plaisir à entendre Au temps des fées, l'un des quatre poèmes d'Edmond Haraucourt mis en musique par Charles Koechlin, à la fois nostalgique et dansant, comme on est heureux de ce « pas de côté » ajouté au programme, que sont les trois mélodies de Clairières dans le ciel, de Lili Boulanger, si touchantes, si vibrantes.
Au cœur de ces mélodies, vient se nicher le deuxième mouvement Allegretto du Quatuor pour cordes n°2 CG 562 de Charles Gounod (qui en composa cinq, et qui fut le professeur de chant de Renoir) : une belle pièce d'une douce nostalgie dont la mélodie au rythme pointé ne chante jamais trop haut. Quant au Quatuor de Debussy, il nous emporte dans son enivrant lyrisme, ses vertiges irrésistibles (mouvement 1), son très ludique deuxième mouvement préludant à la suavité et la paix du troisième à l'atmosphère nocturne (superbe fondu sonore), réveillé par l'urgence du quatrième.
En bis, après L'âme évaporée dont on se délecte à nouveau, Sandrine Piau et les Psophos osent un très grand « pas de côté », cette fois, avec le Wanderers Nachtlied D.768 de Schubert, lui aussi magnifiquement arrangé, qui met l'eau à la bouche d'un autre pan de répertoire abordé en concert par les cinq musiciens. Un régal !
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