La fiancée vendue de Bedřich Smetana retrouve la scène du Teatro Real après plus de 100 ans d'absence avec cette nouvelle production réjouissante mise en scène par Laurent Pelly et dirigée par Gustavo Gimeno.
Opéra emblématique, considéré comme fondateur de l'Opéra national tchèque, conçu initialement comme une opérette (1866) avec des dialogues parlés, puis secondairement révisé avec des récitatifs accompagnés pour de sa création définitive en 1870 au Théâtre provisoire de Prague, La fiancée vendue, considérée comme l'opéra le plus populaire parmi les sept composés par Smetana, demeure une rareté dans sa version scénique. Le livret de Karel Sabina en fait une comédie burlesque comprenant nombre de danses folkloriques qui s'inscrivent dans la tradition rustique bohémienne avec une reconstitution de la vie villageoise, une caractérisation juste des personnages, une intrigue simple qui s'inscrivent dans une progression faite de différents numéros musicaux qui ne sont pas sans rappeler le genre de la zarzuela !
Pour l'heure et contre toute attente, Laurent Pelly choisit de s'éloigner de la tradition, en intégrant sa mise en scène (la septième qu'il réalise pour le Teatro Real) dans un monde imaginaire inspiré des dessins animés tchèques des années 40-60 (?) et du monde du cirque. L'intrigue est simple qui nous conte les amours de Mařenka et de Jenik, contrariées par le marieur Kecal. Sous la pression de ce dernier, Jenik signe un contrat vendant sa petite amie pour 300 florins au « fils de Marik » —qui n'est autre que lui-même !— Le village indigné invective alors le jeune homme, l'accusant d'humilier et de mépriser sa bien-aimée en la vendant. Lorsque la vérité éclate, tous applaudissent à son ingéniosité, avant de célébrer les noces de nos deux amoureux. Dans sa proposition scénique Laurent Pelly exploite à l'envi la veine comique du livret, sans renoncer toutefois à en exalter l'émotion, notamment dans l'acte III, lors du dénouement de l'intrigue durant lequel Svetlana Aksenova éplorée brosse une incarnation bouleversante.
La scénographie épurée (Caroline Ginet) utilise pour l'essentiel des éléments recyclés : une scène vide au-dessus de laquelle est suspendu un énorme bric à brac de meubles anciens à l'acte I (2,5 tonnes !) ; un hangar rudimentaire servant d'auberge et de salle des fêtes à l'acte II ; un gigantesque clown planté près d'un chapiteau pour souligner l'ambiance circassienne à l'acte III. Outre « l'intérêt écologique » de cette scénographie minimaliste avec décors et costumes de récupération (y compris chez les employés), force est de reconnaitre qu'elle valorise grandement, par contraste, la lisibilité, l'ingéniosité et la virtuosité de la direction d'acteurs, au sein de laquelle le Chœur du Teatro Real prend une large place. Les costumes rustiques s'intègrent avec bonheur dans la proposition, ainsi que les différentes sections chorégraphiques teintées de folklorisme bohémien (polka, furiant, marche…)
La distribution vocale est d'une remarquable homogénéité, qu'il s'agisse de Svetlana Aksenova qui campe une Mařenka pleine de charme face au séduisant et bien chantant Jenik de Pavel Černoch. Günther Groissböck donne toute sa démesure scénique et vocale dans le rôle de l'intrigant et très extraverti Kecal. Parmi les parents : Manuel Esteve (Krušina), Maria Rey-Joly (Ludmila), Toni Marsol (Misha) et Monica Bacelli (Hata) participent avec brio des nombreux ensembles de la partition (duos, trios et surtout superbe sextuor du III) par leur virtuosité vocale et leurs timbres joliment appariés. Mikeldi Atxalandabaso incarne un Vašek plus vrai que nature, irrésistible de drôlerie, également à l'aise dans le bégaiement ou dans le chant. Rocio Perez (Esmeralda) met en parfaite adéquation ramage et plumage qu'il s'agisse de chant ou de danse ; Jaroslav Březina en Monsieur Loyal et Ihor Voievodin en Indien complètent avec bonheur ce casting irréprochable.
Dans la fosse, Gustavo Gimeno, en maitre des lieux, mène l'orchestre et le chœur du Teatro Real dans une interprétation haute en couleurs, imprégnée de slavitude et d'accents italiens, pleine d'entrain et de nuances, portée par de superbes prestations solistiques (clarinette), toujours en parfait équilibre avec les chanteurs.
En bref, une magnifique production largement saluée par le public madrilène, qu'on pourra retrouver prochainement sur les scènes de l'Opéra national de Lyon, de l'Opéra de Cologne ou de la Monnaie à Bruxelles.