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Lucie de Lammermoor à l’Opéra Comique : un opéra très français

Réviser la lecture d'une œuvre principale du répertoire par une mouture rarement donnée, c'est l'expérience offerte au spectateur par l'Opéra-Comique avec la version française de Lucia di Lammermoor de Donizetti.

Cette Lucie de Lammermoor a été refondue par le compositeur italien en supprimant le rôle d'Alisa ainsi que quelques scènes (ce qui permit de réaliser au passage quelques économies financières), en changeant des airs de certains personnages (comme celui d'entrée de Lucie), en modifiant la tessiture du rôle-titre et bien évidemment en usant de la langue française. Ce changement n'est pas anodin puisqu'il a permis de refondre entièrement la versification et donc a nécessité des accommodements musicaux permettant de mieux faire valoir le travail de réécriture du livret (et non une simple traduction de l'œuvre originale comme ce pouvait être le cas habituellement). Cela aboutit à une facture très française, alliant la souplesse de la ligne mélodique transalpine à la prosodie de la langue vernaculaire.

Cette version connaît de temps à autre une nouvelle production mise en scène, permettant à chaque fois d'éclairer la première œuvre italienne. On ne peut que garder le souvenir ému de la fabuleuse Lucie qu'a été Jodie Devos à Tours. s'empare du rôle avec le talent des plus grandes instrumentistes. La maîtrise de sa voix est stupéfiante, que ce soit dans la gestion des nuances sur toute l'échelle de son étendue vocale que dans l'équilibre des notes soutenues face à la colorature propre et claire. Elle est dans la plus pure tradition des sopranos légères françaises avec une diction parfaite et une hauteur d'émission qui forcent le respect.

Le cas d'Edgar est plus surprenant. possède un instrument malléable et puissant dans le haut de la tessiture mais il se trouble avec des sons tubés dans un médium plus neutre, ce qui ne rend pas le timbre des plus agréables. C'est dans l'émission mixte que l'émotion se fait la plus palpable. Il est regrettable par ailleurs de ne pas trouver un acteur qui soit plus à l'aise dans sa façon de se mouvoir, car il est perceptible qu'à vouloir bien faire, le chanteur paraît parfois peu à l'aise dans des postures inconfortables. en Henri possède toute la franchise de la tessiture avec une clarté d'émission qui lui permet de se faire comprendre entièrement et de développer la veulerie du frère de Lucie. Le teint maladif de Gilbert, qui est un traître et un manipulateur sans scrupules, parachève l'ambiance du vice qui règne dans la maison. Le ténor , à la voix légère, est plutôt bien distribué dans le rôle fantoche d'Arthur bien qu'on ne retrouve pas forcément le rayonnement vocal qu'il possède habituellement. En revanche, s'impose avec rigueur et puissance dans le rôle écourté de Raymond qui est la caution religieuse de l'œuvre.

dirige l' avec une bonne théâtralité, mais il faut parfois concéder qu'elle ne semble pas réaliser que l'Opéra-Comique est une bonbonnière dans laquelle les décibels n'ont pas forcément leur place et qu'elle ne semble pas maintenir toujours l'attention sur l'épuisement qu'il y a à être toujours dans une nuance trop élevée. Elle accompagne toutefois intelligemment les voix, laissant respirer plus facilement tant dans le volume que dans le rythme par rapport à d'autres chanteurs couvrant naturellement l'orchestre. La balance entre le chœur et la fosse est plutôt ajustée, faisant des ensembles un bon complément des solistes.

La mise en scène s'articule grâce à une tournette qui laisse deviner un labyrinthe de portes et de couloirs où les trophées de chasse trônent en hauteur pour rappeler la gloire passée des Ashton. Ces mêmes trophées s'ensanglanteront après le mariage d'Arthur et de Lucie, pour laisser la place à son mari suspendu et éviscéré par Lucie devenue folle et arborant le cœur de sa victime à bout de bras. Les murs verts, les néons rouges et les banquettes en Skaï violet rendent compte d'un certain malaise dans ce château où l'on s'adonne à la dépravation la plus complète (Arthur lui-même est surpris le pantalon sur les genoux) et où les corps sont des objets (tantôt amas de cadavres, tantôt support de tortures sur un double supposé de Lucie muet et nu). On se touche (Gilbert va jusqu'à humer l'aisselle transpirante d'Henri), on fait de la musculation, on joue avec les armes : on se trouve plutôt dans un gang de racailles que dans l'expression romantique d'un château en ruines. Le double lit d'enfant de Lucie et d'Edgar, qu'ils retrouvent dans leur duo de l'acte deux, est la seule note de tendresse dans ce monde décadent, vite balayée par la parodie de mariage, bacchanale où Arthur (habillé tout de blanc tel un crooner ridicule) accompagne un chœur qui marque le pas accordé au rythme musical, en contraste avec l'affliction de Lucie écroulée par terre, geignant tel un animal mourant.

, une des plus grandes sopranos de sa génération, dans la filiation d'Ophélie de l'Hamlet d'Ambroise Thomas donné in situ en 2018  : voilà bien l'un des principaux intérêts de cette mouture complémentaire à la version italienne de Lucia di Lammermoor.

Crédit photographique : Jodie Devos, , © Herwig Prammer

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