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L’immobile majesté du Piano and String Quartet de Morton Feldman

Commandé puis créé par la pianiste Aki Takahashi et le Kronos Quartet, qui l'enregistrèrent en 1993, le Piano and String Quartet (1985) était la composition préférée de (1926-1987), l'aboutissement d'une vie de recherche. Autant dire que cette version de et du constitue une véritable pépite.

Et le trésor se donne d'emblée, avec une sorte d'évidence, une pureté cristalline merveilleusement portée par la prise de son de Thomas Sehringer et l'acoustique de l'Immanuelskirche, à Wuppertal. Un arpège ascendant au piano (le compositeur préfère parler d'accord brisé plutôt que d'accord arpégé) et sa résonance étirée en écho par les cordes dans un second accord créent un climat envoûtant. Répétée et à peine variée, cette double palpitation motivique instaure une respiration, laquelle n'appelle ni commentaire ni développement. Pour caractériser la qualité itérative de son ouvrage, le musicien parle de stase. La musique cesse d'être une attente permanente pour l'auditeur, confronté qu'il est ici et maintenant à l'énigme de ce qui s'offre à ses oreilles avec une simplicité étonnante, voire déconcertante. Le voici invité à rompre avec son habitude plus ou moins consciente de vouloir décoder une pensée musicale ou une intention et juste à entendre respirer les sons durant les 80 minutes du quintette.

La musique de , plus encore son Piano and String Quartet, renouvelle l'écoute, comme la peinture de Mark Rothko (en hommage de qui Feldman écrivit en 1971 The Rothko Chapel) renouvelle le regard. Chez ces deux créateurs, l'angle de perception est détourné et va dans la même direction : il s'agit tout simplement d'ouïr et de voir, c'est-à-dire de saisir un phénomène dans son objectivité. Et pour cela, se départir d'une habitude d'analyser ce qui se présente comme une individuation. Écouter le son, cela devrait aller de soi pour tout le monde, et pourtant… Comme Stravinsky, qu'il admirait, Feldman se détache de la conception générale de la musique comme expression. Le décryptage que fait Laurent Feneyrou est très éclairant : « Dans la tradition musicale européenne, ce qui est écouté est en réalité inscrit dans une structure, dans un récit ou dans un drame l'expliquant par ce qu'il n'est pas, réduisant le discours musical à une écoute de la métaphore, et entravant les possibilités mêmes de la perception. En somme, nous traduisons des faits musicaux en contenus littéraires. » (, parcours de l'œuvre, site Brahms de l'Ircam). Rothko et Feldman donnent à percevoir des vibrations.

En définissant son quintette comme une stase, Feldman veut souligner l'importance pour lui des changements de vitesse, quoique ces variations soient ténues. De la même manière, il n'y a presque pas de modification dynamique, tout semblant joué sans intention personnelle. Les interprètes entretiennent de bout en bout cette atmosphère suspendue, avec cette délicieuse hésitation à peine perceptible dans les arpèges du piano. réussit à créer à chaque fois la surprise par l'attaque des notes, la naissance du son étant l'un des paramètres déterminants de la musique de Feldman. Statisme parfaitement maîtrisé par les cordes également qui, sans aucun vibrato ni réels « coups » d'archets, forment des nappes au charme magnétique (le : Christopher Otto, Augustin Wulliman, violons ; John Pickford Richards, alto ; Jay Campbell, violoncelle).

Chromatisme, infime déplacement du son sur quelques notes isolées ou accords répétés et parfois renversés, résonance, dénuement de l'ensemble… : la magie opère si l'on est totalement à la musique.

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