Au théâtre du Châtelet, les Lettres à Milena de Franz Kafka, lues par le comédien Robin Renucci, trouvent un écho musical sous les doigts du pianiste Nicolas Stavy.
Dans cet après-midi d'un jour de Victoire, un concert-lecture est donné au grand foyer du théâtre du Châtelet, dont on tire les tentures de velours grenat pour faire la pénombre. Sur scène, un Fazioli et une petite table éclairée par une lampe à abat-jour. Le musicien et le récitant tels des doubles prennent leurs places, l'un face à son clavier, l'autre à sa table d'écriture. La lecture d'une première « lettre à Milena » nous plonge d'emblée dans l'univers mental et affectif de Franz Kafka, qui semble là, face à nous, en chair et en os, Robin Renucci particulièrement convaincant dans sa façon de l'incarner, de pénétrer sa psychologie, sa personnalité.
En 1920, Kafka entretient une courte liaison, cependant intense et passionnée, avec la jeune journaliste et écrivaine Milena Jesenská, davantage épistolaire que physique puisqu'il ne la rencontrera que deux fois. À l'origine de cette histoire, il y a la découverte par Milena d'une nouvelle de Kafka qu'elle souhaite traduire : par une lettre, elle sollicite son autorisation. S'en suit une correspondance dont il n'est demeuré que les lettres de Kafka, celles de Milena ayant été détruites, ou ayant disparu, on ne sait exactement. Traduites et publiées par Alexandre Vialatte, elles laissent une trace intime de l'écrivain, de sa sensibilité particulière, des contours de son psychisme fragile. Elles donnent aussi un aperçu de sa relation compliquée aux femmes, Milena, ou Felice Bauer à laquelle il fut fiancé antérieurement.
Des pièces du répertoire pianistique judicieusement choisies illustrent musicalement le contenu émotionnel de ces lettres. Ainsi le Liebestraume (Rêve d'amour) n°3 de Franz Liszt joué par Nicolas Stavy déborde de passion à l'image de cette première lettre dans laquelle Kafka raconte un rêve fantastique (thème cher à l'auteur), où fusion et métamorphoses étranges unissent le couple. La tendre et enveloppante Romance sans paroles op.17 n°3 de Gabriel Fauré s'enflamme dans un élan, tel celui qui pousse Kafka à demander à Milena, qui, mariée, habite à Vienne, de le rejoindre à Merano où il séjourne pour des soins. Les craintes, l'instabilité psychique, sont au cœur de ces lettres qui retracent la difficulté de la relation à distance (notamment le fiasco de ses fiançailles passées), la peur de faire le pas du voyage, de la rencontre. Elle aura lieu à Vienne où il consentira à se rendre. In the forest, pièce en forme de valse de Dmitri Chostakovitch, par ses frémissements lumineux dans l'aigu du clavier, suggère l'attente fébrile dans le café viennois, tandis que sa sombre et émouvante Nostalgia évoque l'affliction, l'absence qui suit la séparation sur le quai de gare. Après avoir glissé entre deux missives un paisible et fluide Prélude d'Alfred Schnittke, compositeur auquel le pianiste vient de consacrer un bel album (Bis, Clef ResMusica), l'Étude « Révolutionnaire » op.10 n°12 de Frédéric Chopin, interprétée avec engagement et d'une grande densité sonore et expressive, traduit le cri, le déchirement exprimé dans une lettre postérieure qui réclame un « télégraphe ». C'est depuis Prague que Kafka écrit les dernières lettres lues avec une sensibilité bouleversante par Robin Renucci. Le climat de sombre désolation du Prélude op.32 n°10 de Sergueï Rachmaninov accompagne la désespérance des ultimes et poignants propos : « Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route ». Tandis que seul demeure le souvenir de la silhouette d'une robe se faufilant entre les tables d'un café viennois…
Une parenthèse littéraire et musicale, donnée dans le cadre du Festival Les folies musicales du Châtelet, où mots et musique trouvent une alliance touchante.