Le festival de Pentecôte de Baden-Baden programme le populaire Rosenkavalier de Strauss, dans une production intermédiaire entre la réalisation scénique façon « grand opéra » et la version concert.
Entre ces deux pôles, on peut voir différentes formes plus ou moins hybridées. On ne voit plus beaucoup d'opéra en version strictement concertante où les chanteurs sont aussi statiques que les membres de l'orchestre. Au minimum, ils se déplacent et miment leurs rôles. Parfois même ils se costument. Ce soir, on se rapproche un peu plus d'une version scénique avec un dispositif en étage à escaliers, quelques méchantes chaises et quelques vilains éclairages rose bonbon ou rouge brut. Mais pas d'objet (même pas une rose…), pas de costumes autres que des vêtements sans doute pris parmi les effets personnels des chanteurs. C'est trop pour un concert, et ce n'est pas assez pour une vraie réalisation scénique. Ça reste néanmoins acceptable car dans ce dépouillement matériel, l'intrigue gagne en lisibilité. Dans cette simplification, Benjamin Lazar compose un jeu de scène qui force excessivement le trait. Le séduisant chanteur italien drague ouvertement la Maréchale, Marie-Thérèse et Octavian ne sont jamais au même niveau de cette estrade pendant tout le 1er acte pour bien enfoncer leur difficulté à se comprendre. La Maréchale est physiquement présente pendant la présentation de la rose et pendant tout le duo final Ist ein Traum, pour bien marquer que c'est elle qui mène le jeu, etc. Ce n'est pas trahir l'œuvre, mais l'épure n'est pas loin de la caricature, et c'est donner une lecture peu subtile de ce qui reste un chef d'œuvre de délicatesse et d'esprit.
Le principal avantage de cette scénographie est de sortir l'orchestre de la fosse et de le mettre au même niveau que les fauteuils du parterre, quitte même à déborder en hauteur et donc à fusionner avec l'espace du jeu de scène. Sans noyer les chanteurs, le son de l'orchestre remplit alors l'espace du Festspielhaus de toutes ses lumières et couleurs magnifiques. Comme dans le récent Siegfried, c'est lui qui devient le protagoniste principal de l'opéra. Dans ce rôle, le SWR Symphonieorchester montre sa parfaite cohésion, dans les tutti tonitruants comme dans les plus grandes finesses des solos de violon. Toute la partition se pare de vigueur, de beauté et de fraîcheur nouvelles, et les passages réputés « tunnels » (le milieu du II, le début du III…) se hissent au même niveau que les pages les plus célèbres. Débonnaire et enthousiaste, la battue de François-Xavier Roth, désormais chef principal de cette phalange, apporte un soin extrême à tous les détails, et se fait même aider pour cela d'un chef assistant qui ne s'occupe que des chanteurs sur scène.
Ceux-ci sont tous d'un très bon niveau, à commencer par les hommes. Wilhelm Schwinghammer fait un Baron Ochs d'une beauté vocale telle que ce personnage détestable en devient attachant. Le timbre est magnifique, l'ambitus est large avec des graves splendides, et son incarnation joyeuse évite l'histrionisme. Jonathan Tetelman en chanteur italien a tout pour faire chavirer les cœurs : physique de jeune premier, timbre solaire, vaillance, style… tout est parfait. Du côté des trois dames, on a aussi beaucoup de bonheur musical. Dans le rôle de la Maréchale Julia Kleiter chante comme elle se déplace, avec une classe de princesse, et le personnage qu'elle incarne est bien une femme tendre et remarquable de self-contrôle. Le « la » aigu de la fin du Ier acte, que tout le monde attend, est un peu prosaïque mais il est juste et bien balancé. Avec sa belle voix sombre, bien timbrée et vibrante, Emily D'Angelo fait d'Octavian un adolescent ardent, crédible aussi bien en fille qu'en garçon. Toute aussi franche dans son émission que dans son jeu, Katharina Konradi apporte autant de caractère que de fraîcheur à Sophie. Elle pourrait sans doute faire des aigus un peu plus éthérés lors de la présentation de la rose, mais cette absence d'afféterie a aussi son charme. Monika Bohinec n'a pas la virtuosité que demande le rôle ingrat d'Annina, mais Norbert Ernst en Valzacchi a l'agilité que requiert le sien. Roman Trekel et Daniela Köhler en Faninal et Leitmetzerin démontrent ce que de vraies voix peuvent apporter comme plus-value à un bon Rosenkavalier.
Un spectacle intéressant, et qui semble bien confirmer une tendance de fond : à l'heure où on peut raisonnablement s'interroger sur le coût et l'utilité de certaines mises en scène, il est bon de rappeler que l'orchestre peut et doit jouer un rôle de tout premier plan dans un opéra. C'était bien le cas ce soir.