Sur le plateau de l'Auditorium du CRR de Boulogne, le chœur de chambre et les élèves de la classe de percussions sous la direction de Marianne Guengard interprètent les compositeurs d'aujourd'hui après la création mondiale de BTP, l'œuvre choc pour six percussionnistes d'Alain Louvier.
BTP (« Bâtiments et Travaux Publics ») d'Alain Louvier, écrit pour la classe de percussions du CRR de Boulogne-Billancourt, est un temps fort de la « tournée anniversaire » offert au compositeur pour ses 80 ans. Amoureux de la nature, des fleurs et des papillons, comme le rappelle Jean-Luc Tourret, actuel directeur de l'établissement, Alain Louvier a été durant sa longue carrière l'homme des travaux (au sein même du Conservatoire de Boulogne qu'il a fondé) et des déménagements (celui du Conservatoire de Paris, de la rue de Madrid à La Villette). BTP en conserve, très certainement, la mémoire et la trace sonore.
L'œuvre, dirigée par le professeur de percussions du Conservatoire Benoît Masson, est écrite pour six percussionnistes et autant de sets d'instruments susceptibles de recréer une « musique de chantier » : pas de claviers à hauteurs déterminées mais la présence des bois, peaux, métaux et nombre d'accessoires (planche de bois, marteaux, scies à métaux, ponceuses électriques, sirène à main, sonnette, etc.) qui participent d'un continuum sonore organique, du son brut aux configurations rythmiques sophistiquées, sous contrôle d'une pensée compositionnelle structurante. En fin mathématicien, Alain Louvier aime spéculer, faisant appel à une série de Fibonacci inhabituelle mais efficace (2, 5, 7, 12, etc.) dont relèvent le motif rythmique générateur tout comme l'organisation des durées et des tempi.
La pièce enchaîne douze séquences relativement brèves et souvent hautes en décibels (travaux obligent) qui renouvellent d'autant les actions sonores : scansion musclée des marteaux, déferlement des peaux, éclaboussures des cymbales, houle des plaques tonnerre tandis que les ponceuses, caressant une feuille de magnolia ou une bouteille de plastique, modulent leur chant selon la vitesse de rotation. BTP est un théâtre sonore où l'humour à la Kagel le dispute à la virtuosité du geste des « ouvriers » : ils ébranlent le sol du plateau avec leur marteau ou tentent de scier la planche de bois sous les pieds du chef. Une sirène à main fait surgir la figure d'un Varèse quand le bruit des enclumes frappées sur un rythme pointé ranime celle des Niebelungen dans L'Or du Rhin, « le premier BTP dans l'opéra », nous dit le compositeur. Pas de côté dans ce contexte industriel, le jeu de l'orgue à bouche ou celui d'un appeau, bruit de nature inattendu, véhiculent leur part d'humanité.
En vrais professionnels du « métier », les six jeunes percussionnistes font vivre « le chantier » à la force du poignet et en bonne intelligence avec leur chef, tenus à l'exigence d'une écriture qui fait fonctionner à merveille cette grande et belle architecture sonore.
Des voix et des percussions
Le répertoire choral avec percussion fait la part belle aux compositions d'aujourd'hui. Cinq pièces contemporaines se succèdent dans la seconde partie du programme, entretenant une relation singulière entre les voix (solistes des classes de chant d'Anne Constantin et Esthel Durand) et la percussion. De Philippe Hersant, Allégories, Enfance III (1998) est le premier volet d'un triptyque sur des extraits du texte Enfance d'Arthur Rimbaud. Écrit pour un chœur mixte a cappella, le chant d'une belle ferveur évolue sur les bim bam des voix accompagnatrices que la résonance d'une cloche, sous la baguette d'un jeune percussionniste, est censée prolonger. Préliminaires (2003) d'Alexandros Markeas (présent dans la salle) s'intéresse à ce qui précède le chant, ces « transitoires d'attaque » bruiteuses qui font déjà musique pour le compositeur. La pièce en quatre épisodes donne à entendre les petits blocs de bois et le triangle (1 et 3) jouant avec la plasticité des lignes vocales.
Trois percussionnistes, six timbales, toms et gong sont convoqués dans Cassiopée de François-Bernard Mâche, un compositeur féru de mythes et de rituels antiques. La pièce d'une grande subtilité sonore, dont le texte passe par la voix d'un récitant (Mathis Jeanne), tend vers l'hybridation des sources vocales et instrumentales. Bardo-Thödol, de Pascal Zavaro, pour quatuor vocal féminin et deux claviers (marimba et vibraphone) est un voyage intérieur inspiré par le Livre des morts tibétain, dont l'écriture solistique et la dimension théâtrale interrogent. Plus sensuelles et évocatrices sont les images que projette la musique de Graciane Finzi (assise également dans les rangs du public) dont le très beau titre, Le sable danse avec la pluie, ravive peut-être le souvenir des déserts marocains de son enfance. Aussi courte que dépaysante, la pièce pour chœur mixte et récitant réclame davantage de percussions qui viennent colorer l'espace. L'écriture alterne chœur parlé, rythmé et chanté, entre lissage des voix et pulsions rythmiques galvanisantes ; manquait au récitant un micro-lèvre qui aurait pu mettre davantage en valeur les mots du texte.
Le bis proposé par la cheffe, mettant en vedette une des très belles voix de l'ensemble, en prolonge idéalement les résonances. L'engagement et la qualité du travail de tous les étudiants, chanteurs et percussionnistes, sous la conduite aussi souple que précise de Marianne Guingard font ce soir des merveilles.