Intitulé « D'aujourd'hui à demain », le concert de l'ensemble TM+ dirigé pour la dernière fois par son fondateur Laurent Cuniot a célébré l'arrivée de son successeur Julien Leroy, mais aussi les 40 ans de l'ensemble, et ses 30 ans de résidence à la Maison de la Musique de Nanterre. Une soirée émouvante marquée par la création mondiale d'Étude (d'après Jean-Jacques Rousseau) de Bruno Mantovani.
Lorsqu'il se retourne, on lit l'émotion et le bonheur sur son visage. Laurent Cuniot vient de diriger pour la dernière fois TM+ qu'il a fondé en 1986, il y a donc quarante ans. La Maison de la Musique de Nanterre n'existait pas alors, elle sera construite huit ans plus tard et l'ensemble s'y établira en 1996. Après un interlude sous forme de vidéo qui retrace son parcours au fil des ans par quelques-unes de ses nombreuses réalisations, le compositeur et encore directeur pour quelques minutes avant qu'il ne laisse ses 20 musiciens entre les bonnes mains de Julien Leroy, nous rappelle la singularité et la force qui ont fait la permanence, la longévité de cet ensemble resté fidèle à ses valeurs, et salue l'engagement et la vision de la Ville de Nanterre, son infaillible soutien et partenaire. Attaché à promouvoir la création et à la partager avec tous les publics (on le constate ce soir-là notamment par la présence significative de la jeunesse), on ne citera pas les innombrables compositeurs actuels et du XXᵉ siècle qui ont balisé de leurs œuvres – dont bon nombre créées – la trajectoire de TM+, peuplant dans leur diversité ses « territoires multiples», et constituant son patrimoine vivant toujours en devenir.
C'est à Bruno Mantovani que Laurent Cuniot a confié la composition de celle créée lors de cette soirée-évènement, refermant ainsi la boucle de sa collaboration artistique avec le compositeur avec un monodrame, comme il l'avait commencée il y a 25 ans (Heiligenstadt, le 6 octobre 1802). Étude (d'après Jean-Jacques Rousseau) vient ce soir s'inscrire au répertoire de l'ensemble, après douze opus (dont quatre créations). D'une trentaine de minutes, Étude, pour récitant et ensemble, articule des passages de Du Contrat social extraits par Dorian Astor (le librettiste de son opéra Voyage d'automne) et la musique qui les commente, en alternance ou par superposition. Ressortir ce texte du siècle des Lumières qui pose les fondements de la légitimité du pouvoir politique et de la liberté civile relève d'une démarche engagée et courageuse dans l'époque incertaine que nous traversons, menacée par les idéologies totalitaires. De portée philosophique, constitué d'aphorismes dont le premier énoncé est « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers », autant dire que l'appréhender musicalement représente une véritable gageure. Introduite par le souffle frémissant d'une flûte en sol rejointe ensuite par une clarinette, un violon et un violoncelle, formant ensemble un quatuor associant leurs couleurs au départ dans une même tessiture et une écriture en canon, plus tard dans une polyphonie où chaque voix instrumentale est individualisée comme autant de sujets formant le (peuple) « Souverain », l'œuvre suit le cheminement du texte, la musique procédant selon par ruptures, ponctuations, ou de façon organique, introduisant parfois l'énoncé. Elle utilise divers procédés d'écriture comme par exemple l'effet ployant de la microtonalité dans un ambitus sonore très petit lorsqu'il est question de l'asservissement. Le piano et la percussion (vibraphone, cymbales et grosse caisse) apportent la profondeur de leurs résonances, mais aussi l'élément rythmique comme dans cette sorte de marche chaotique qui se disloque avant son effritement, évoquant la destruction du corps politique, le totalitarisme. L'écriture riche, puissamment expressive, ne délaisse pas l'élément mélodique confié selon le propos au violon, à la clarinette, au violoncelle, au piano aussi, ainsi qu'à des duos instrumentaux. L'arrivée vers la fin du piccolo et du glockenspiel apporte la lumière, une légèreté toute aérienne, le texte évoquant alors les vertus de l'intérêt commun, « l'accord admirable de l'intérêt et de la justice », la musique évoluant vers le dialogue, l'unité et l'harmonie enfin trouvée… mais pour retourner vers l'aphorisme premier. Bruno Mantovani, maître dans l'art de découper les phrases, de construire à partir d'elles une rythmicité basée sur les relais brefs ou plus longs des passages instrumentaux, réussit un prodige : il parvient à donner un éclairage au sens du texte sans l'aide des mots (mais en en soulignant certains : la justice, la volonté, renoncer, le plus fort…) par le biais des émotions et de l'atmosphère musicales, et, par le liant sonore entre les assertions verbales, non seulement il recrée la continuité du discours théorisé et fragmenté, mais lui confère aussi et surtout son humanité, suivant une dramaturgie ravivant parfois des sensations profondes. Le récitant, Lorenzo Lefebvre, par sa diction finement nuancée, contribue à faire de ce « conte politique » une œuvre captivante et puissante, largement appréciée par le public enthousiaste.
On nous pardonnera de moins nous attarder sur la deuxième partie du concert conçue comme un « voyage de l'écoute », où s'enchaînent sans coupures, sous la direction souple, expressive et précise de Julien Leroy, trois œuvres emblématiques de l'ensemble : Pluie, vapeur, vitesse (2007), pour flûte, clarinette, piano, violon, alto et violoncelle, d'Édith Canat de Chizy, qui explore le rapport de la peinture (celle de William Turner) à la musique. Une œuvre toujours envoûtante qui nous emporte dans son mouvement ; Les ailes de l'instant (2021) de Laurent Cuniot, pour saxophone et vibraphone, interprétée avec brio par Vincent David, son dédicataire, et Pierre Tomassi : une œuvre en trois épisodes aux titres évocateurs (« Frôlements, effleurements », « mobile en gravité », « tensions-déchirures ») commençant dans les sonorités très douces et enveloppantes du saxophone auréolées de celles du vibraphone, puis déployant dans un dialogue serré une virtuosité folle, s'engageant dans une joute rythmique électrisante et culminant dans une énergie extrême avant de revenir au calme initial ; enfin, festive, Hot (1989) pour saxophone, solo, clarinette, trompette, trombone, piano, percussions et contrebasse de Franco Donatoni, dont la singularité de son langage prend sa source dans le jazz, et séduit par ses chaudes couleurs et son rythme déhanché.