Quels que soient le lieu, l'heure ou le contexte, Rothko Chapel, l'œuvre iconique de Morton Feldman est toujours une expérience d'écoute unique. Dans le cadre de ManiFeste, la pièce est accompagnée de l'installation Lumière d'Anthony McCall dans un espace de projection transfiguré.
Pour habiter le lieu d'écoute, Anthony McCall déploie quatre de ses emblématiques sculptures de « lumière solide », des cônes de lumière descendant vers le sol. Dans une pénombre traversée de brume, de monumentaux faisceaux lumineux prennent corps et dessinent au sol des figures en perpétuelle transformation.
Les musiciens se sont installés à l'écart des structures lumineuses ; le public est debout ou assis, immobile en tout cas, au centre de l'installation. L'œuvre pour soprano solo (issue du chœur), alto, percussions et chœur fait revenir l'excellent SWR Vokalensemble Stuttgart et son chef Yuval Weinberg entendus la veille, avec, à ses côtés, le percussionniste Boris Muller, la joueuse de célesta Magdalena Cerezo Falces et l'altiste Geneviève Strosser.
Le compositeur américain Morton Feldman (1926-1987), dont on fête le centenaire cette année, a entretenu sa vie durant un rapport très étroit avec la peinture, celle de Philip Guston notamment et l'école de l'expressionnisme abstrait à laquelle est rattaché Mark Rothko. En 1972, deux ans après le suicide de Rothko, Feldman reçoit de la Fondation Menil une commande pour honorer la mémoire du peintre et habiter l'espace de la « Rothko Chapel », cette bâtisse octogonale imaginée par l'artiste dans la ville de Houston, au Texas. Il y peint quatorze toiles monumentales et monochromes, assez éloignées de sa manière colorée, qu'il répartit sur les huit pans de mur, en trois triptyques.
Feldman envisage une musique qui se déploie dans le lieu « sans l'excéder », selon les mots du musicologue et chercheur au CNRS Laurent Feneyrou, en dialogue avec le critique d'art Patrick Javault avant le concert. L'effectif est relativement restreint et le matériau musical très économe, Laurent Feneyrou revenant sur le procédé de « variante » (et non variation) qui consiste chez Feldman à redire une même figure en faisant toujours bouger la lumière portée sur elle. Les voix n'ont pas de texte, Feldman demandant au chœur de chanter sur la lettre « n » sans trop de nasalité ! Les dynamiques sont à bas voltage, les interventions du chœur discrètes, l'alto gardant tout du long sa sourdine, une manière plus sûre de fondre les sonorités entre elles.
L'œuvre qui se veut autobiographique enchaîne quatre sections de natures différentes. L'alto est conducteur dans la première, amorcée par le tremblement très doux des timbales voilées. Éloquent, l'instrument dessine ses trajectoires discontinues rehaussées de quelques touches lumineuses (célesta ou vibraphone) et les interventions fantomatiques du chœur bouche fermée, en aplats sonores intermittents. L'attention est portée sur la qualité du son, mat ou résonnant, sombre ou lumineux, proche ou lointain, bref ou étendu. La timbale oscille sur un intervalle de tierce qui semble contaminer les autres instruments. Très mystérieux, ce passage du chœur sur une longue note tenue nimbée de la résonance des cloches-tubes est peut-être la musique funèbre écrite le jour de la mort de Stravinsky que Feldman dit avoir « collée » dans sa partition. Le profil de la voix de soprano est la variante de celui de l'alto, avec cette petite note ornementale qui en renouvelle l'énoncé sous le tapis moelleux de la timbale. La mélodie aux accents hébraïques (autre « collage ») que Feldman dit avoir composée à l'âge de treize ans et que joue l'alto sous le halo circulaire du vibraphone est un bijou qui ne trouve son pendant que dans le chant sarde, à l'alto toujours, entendu dans Naturale de Luciano Berio.
Comme les toiles de Rothko qu'il faut regarder de près pour voir vibrer la couleur, la musique de Feldman réclame une proximité de l'écoute pour se laisser pénétrer par le son et la durée qui l'habite. Dans une semi-obscurité très favorable, elle est portée ce soir par des interprètes en symbiose, avec une extrême douceur et dans le temps long propice à la méditation.
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