Le National Concert Hall de Dublin invitait Dennis Russell Davies et Maki Namekawa, proches parmi les plus proches du grand compositeur américain, pour deux concerts consacrés à des œuvres données en première irlandaise.
Au contraire de Philip Glass, contraint par l’âge de limiter ses déplacements, sa musique voyage dorénavant partout. Un grand concert symphonique entièrement dévolu à ses compositions, c’est, sauf erreur, inédit. Alors deux d’affilée ! « Philip Glass explored » (l’intitulé desdits concerts) peut se traduire par « À la découverte de Philip Glass« . Les Irlandais auraient-ils tant de retard dans leur appréhension du compositeur, aujourd’hui mondialement révéré, dont les œuvres font le plein partout comme on a pu encore s’en rendre compte récemment en France avec les Etudes par Vanessa Wagner à la Philharmonie ou Satyagraha au Palais Garnier affichant complet des mois en amont ? À en juger par l’affluence toute relative dans la salle de concert dublinoise, on serait tenté de le penser.
De la symphonie
Quelle meilleure immédiate immersion que le Prélude de son plus bel opéra, Akhnaten ? Le National Symphony Orchestra Ireland s’avère d’emblée convaincant : le son plein, les cordes ductiles et envoûtantes, l’acoustique exceptionnelle du NCH faisant le reste, et la présence d’un clavier électronique, indiscernable sur l’enregistrement mythique CBS de 1985 déjà dirigé par Dennis Russell Davies est une révélation. Parfaitement sertie, la Dance de l’Acte II, avec son orientalisante dentelle percussive. Plus rares, les Ifè songs, composées sur trois poèmes d’Angélique Kidjo, ont été l’occasion pour Philip Glass d’un opus supplémentaire à ses nombreuses collaborations avec la musique du monde. Écrits en yoruba, Olodumare, Yemandja, Oshumare bâtissent « un pont que personne n’avait encore franchi » comme l’avait confié le compositeur à son interprète dès après la création de ce cycle vocal d’une vingtaine de minutes à Luxembourg en 2014. De la tête aux pieds habillée de rouge, Kidjo, d’abord sculpturale, se laisse progressivement habiter par cette musique incantatoire et panthéiste où le timbre si original de la chanteuse béninoise au micro, évoque rien moins que la création du monde, la Mère de la Rivière et le Serpent Arc-en-ciel face à un auditeur convié à entrer dans la transe.
Sans Dennis Russell Davies, Philip Glass, de son propre aveu d’abord un homme d’images, n’aurait probablement jamais écrit de symphonies. Il s’est colleté avec ce genre délicat la cinquantaine passée. Des quatorze titres à ce jour (la 15e est imminente)
beaucoup sont en lien avec l’image, (la 14e fait à nouveau appel à Angélique Kidjo). Détachée de toute référence littéraire ou visuelle (Philip Glass la décrit comme étant étant l’expression de la musique elle-même) et écrite pour grand orchestre, la Huitième, donnée après l’entracte, est indéniablement la plus belle (en existe déjà une superbe transcription pianistique), en tous cas la plus impressionnante. Les 46 coups frappés fortissimo au portique de son copieux premier mouvement saisissent l’auditeur pour ne plus le lâcher au fil d’une bourrasque de vingt minutes. À ce sommet contrapuntique échafaudé par huit thèmes exposés un à un avant d’être magnifiquement superposés et conclu dans un subit souffle ascendant, succède une apaisante passacaille (12 minutes) nourrie de déchirants solos de flûte, de trompette autour de fragrances des thèmes de The Truman Show (1998), dont Glass renouvelle régulièrement – Etudes 8 et 17, Tirol Concerto – la puissance émotionnelle. Retour au calme confirmé par un spectral troisième mouvement de 7 minutes conduisant à un très inattendu silence cette symphonie dont Glass dit qu’elle « passe du sombre au plus sombre et à l’obscurité totale ». Donnant l’impression de jouer cette musique depuis des lustres, la phalange irlandaise n’a rien à envier à l’autrichienne (le Bruckner Orchester de Linz) qui avait créé la symphonie en 2005, déjà sous la direction de Dennis Russell Davies qui n’oublie pas de brandir la partition de cette symphonie à l’élaboration de laquelle il n’a pas été étranger. Novice peut-être mais conquis assurément, le public n’est pas avare de louanges : « C’est une musique qu’on ne voudrait jamais voir finir. »
Du concerto
Le lendemain, le deuxième concert invite Maki Namekawa à faire découvrir le Mishima Concerto. Auparavant Dennis Russell Davies déroule le rare The Light, premier volet, avec Canyon et Itaipú, de sa Trilogie de la Nature. La salle de concert sied davantage que le disque à cette pièce évoquant les scientifiques en rêveurs (ici Michelson-Morley et son expérience sur l’éther luminifère), et dont les 25 minutes donnent le sentiment de faire du surplace. Très derviche tourneur, le Mechanical ballet de l’opéra The Voyage, créé au Met pour les 500 ans de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb, met une fois encore à l’honneur le moelleux envoûtant des cordes du NSOI.
Vêtue d’une ample robe blanche de geisha recouvrant l’intégralité du tabouret de son piano, Madame Russell Davies à la ville, et première alter ego pianistique du compositeur (qui écrivit sa Sonate pour piano pour celle qui créa et enregistra la première ses Études), Maki Namekawa, après en avoir gravé une réduction pour piano en 2019, et après l’avoir créé en 2023 au Festival de piano de la Ruhr, se lance dans le Mishima Concerto. Surnommé « M Concerto », quatrième du genre à ce jour dans le catalogue du compositeur, il tire son matériau, comme son titre l’indique, de Mishima, formidable film de Paul Schrader qui avait, en 1984, inspiré à Philip Glass une de ses partitions majeures. Écrit pour grand orchestre, arrangé par le « cerveau » du compositeur (Michael Riesman), le concerto (35 minutes) ne se contente pas d’en reprendre les moments phares (le génial Mishima/Opening avec ses mystérieuses arpèges de percussions relayées par le piano et son crescendo fracassant à l’impact à peine amoindri ce soir par des timbales d’abord noyées dans la masse, le haletant November 25, le bouleversant Runaway Horses avec ses cordes en cascade). Il offre beaucoup de musique nouvelle, notamment deux cadences (avec une à entame quasi dodécaphonique pour la première entre les mouvements II et III) où la passion pour cette musique de la part de l’interprète peut s’exercer à plein. À plus d’un instant clé, la pianiste, qui a pu jouer le M Concerto au Japon pour le centenaire de Mishima, où le film fut longtemps interdit, donne l’impression d’être possédée de l’intérieur par la beauté des thèmes, des effets, jusqu’au grandiose crescendo final où soliste, chef et orchestre vibrent à l’unisson d’une partition qu’on a hâte de réentendre (disque à paraître). Un grand moment prolongé par l’intimité d’un quatre mains pianistique des deux artistes : Dennis Russell Davies et Maki Namekawa interprètent The Talk, délicieuse miniature comme Glass sait en composer (Candyman, Truman sleeps, Orphée’s bedroom, Tales from the loop).
À en juger par les ovations debout dès la dernière note évanouie, on devine que quelque chose aura changé à Dublin au terme de ces deux concerts importants. Et en Irlande : place au bouche à oreille qui a depuis toujours si bien réussi au compositeur…