Julien Chauvin et le Concert de la Loge nous offrent, en première gravure mondiale, La Création du Monde de Joseph Haydn dans sa version française, telle qu’elle fut donnée à l’Opéra de Paris en présence de Bonaparte, la veille de Noël 1800.
Tout commence à l’Hôtel Drouot durant l’hiver 2022. Julien Chauvin met la main sur une partition chant et piano, témoignage oublié de la vie musicale parisienne de 1800. Il s’agit du seul exemplaire complet conservé de la version française chant-piano de La Création du Monde de Haydn, traduite en français par le compositeur Daniel Steibelt et versifiée sous sa supervision par Joseph-Alexandre de Ségur. Par ailleurs, les matériels d’orchestre des premières exécutions françaises de l’œuvre au début du XIXᵉ siècle sont conservées à la Bibliothèque de l’Opéra de Paris. L’édition critique, due à Julien Dubruque et Thomas Tacquet et publiée sous l’égide du Palazzetto Bru Zane, fait l’objet de la présente publication, captée le 6 juin 2023 dans le cadre du Festival de Saint-Denis.
Le jour de la première parisienne, 24 décembre 1800, est restée dans l’histoire pour l’attentat de la rue Saint-Nicaise : une « machine infernale » y explosa sur le passage du cortège consulaire, visant Bonaparte, qui se rendait à la salle de l’Opéra, sise alors rue de la Loi (actuelle rue Richelieu). Si l’attentat manqua sa cible, le souffle dévastateur tua une quarantaine de personnes et détruisit une quinzaine de maisons dans le quartier. Pourtant, imperturbable, le Premier Consul et futur empereur maintint sa présence à cet événement politico-culturel majeur.
À l’époque, l’enjeu était clair : il était inconcevable de présenter une telle œuvre en allemand dans une capitale française encore marquée par les stigmates de la Révolution. Il fallait que le public parisien saisisse, dans sa propre langue, cet ordre cosmique, cette injonction sublime : « Que la lumière soit ! ». Il s’agissait, pour une France en quête de stabilité sous le Consulat, de se réapproprier le récit du chaos ordonné par le Divin. La présente version accuse toutefois une différence notable — non relevée dans le texte de présentation pourtant passionnant et très documenté d’Alexandre Dratwicki : la louange finale au Dieu Créateur est purement et simplement supprimée, remplacée par la reprise textuelle du final de la seconde partie (« Il est fini, l’œuvre éclatant »). Steibelt et Ségur opèrent ainsi une mutation radicale du registre philosophique de l’oratorio. Le final original, « Singt dem Herren alle Stimmen », porte une dynamique d’expansion : la Création s’y ouvre, intégrant la voix d’Adam et Ève dans leur quête du bonheur, inscrite dans le devenir humain. En supprimant cette ultime action de grâce, la version française de 1800 semble ainsi évacuer la dimension théologique au profit d’une visée plus fermée, celle d’un ordre politique stabilisé, d’une « installation sociétale achevée ».
Après nous avoir offert une intégrale des Symphonies parisiennes (Clef d’Or ResMusica), Julien Chauvin et son Concert de la Loge poursuivent leur exploration de ce répertoire dans son contexte parisien, avec la même audace stimulante. Dès les premières mesures, il impose sa marque : un sens aigu du contraste et une urgence presque opératique. Si le Chaos initial est dépeint avec une noirceur abyssale, c’est pour mieux laisser place au surgissement de la Lumière, traité ici avec une théâtralité saisissante, presque visuelle. L’effectif, relativement généreux — une solide vingtaine de cordes — confère à l’ensemble une assise orchestrale remarquable. La palette sonore est sombre, travaillée dans les basses, soulignant la richesse des textures instrumentales et un soin minutieux apporté aux détails, tel l’envol aérien de l’aria avec chœur n°5 ou l’élan de l’aigle au n°6. Julien Chauvin excelle à débusquer les aspérités presque humoristiques de la partition, comme la note piquée, presque ironique, du solo de contrebasson évoquant le pas lourd des troupeaux au n°22.
Le Chœur de chambre de Namur, préparé par Thibaut Lenaerts, s’affirme comme le véritable acteur « politique » de la partition. Certes, l’entrée en matière est périlleuse : la captation en direct, dans le pianissimo évocateur de la liminaire « profonde nuit », met les voix à nu, avec une justesse un peu chancelante, presque émouvante dans sa fragilité. Mais ce cap est rapidement franchi pour atteindre une ferveur, tantôt profane tantôt sacrée, aussi saisissante que roborative. L’équipe vocale privilégie des couleurs tranchées, avec des soprani très vertes et des pupitres masculins parfois rustiques dans leurs accents. Le fugato du n°11, « Prenons la lyre », est d’une efficacité redoutable, légèrement mesurée, mais ailleurs les contrastes dynamiques (n°19 ou grands chœurs finaux) débordent d’un enthousiasme presque plébéien. Dans le duo avec chœur n°28 de la troisième partie, on perçoit un véritable sens de la Comédie humaine, mêlant goguenardise et théâtralité jubilatoire : l’invocation du Créateur y devient moins liturgique que profondément incarnée.
Les trois solistes, globalement bien assortis, tirent l’œuvre vers des dimensions résolument françaises. Julie Roset, avec son timbre caractéristique, incarne un Gabriel dont la fragilité devient une arme dramatique. Si sa ligne est parfois désincarnée (n°5), elle fait preuve d’une délicatesse angélique. Dans le n°16, elle est plus à l’aise dans l’évocation du rossignol que de l’aigle, et dans la troisième partie elle transforme Ève en figure de bergerie typique de l’opéra-comique, alternative intéressante au personnage de Singspiel de la version allemande.
Stanislas de Barbeyrac (Uriel) surprend par un timbre sombre. Bien que son chant soit parfois un peu gourmé et sa projection contrainte dans l’aigu (n°24), il campe un personnage de fort caractère, parfois un rien fruste par son expression vocale.
Nahuel Di Pierro, en revanche, manque parfois d’assise dans le grave et d’agilité en Raphaël : l’air « L’onde mugit dans l’abîme » manque d’autorité. Il s’impose davantage en Adam, par son humanisme bonhomme et une incarnation sanguine.
La prise de son est très globalisante et parfois confuse dans les tutti, dans l’acoustique très réverbérée de la basilique de Saint-Denis, ce qui déforce quelque peu cette réalisation demeurée mystérieusement inédite pendant trois ans.
On l’aura compris, cette « première mondiale » n’a pas vocation, par ses particularités, à remplacer les versions en langue allemande originale, voire les adaptations anglaises proches du livret inspiré de Milton. Pourtant, ce témoignage « sans filet », et a priori non retravaillé après coup par des captations en studio, est un document précieux, singulier, dont les aspérités voire les imperfections témoignent de l’engagement de ses interprètes. Surtout, Haydn, loin d’être un classique figé, apparaît comme l’un des compositeurs en vue les plus modernes à Paris en 1800.
Le cycle des Symphonies parisiennes de Haydn, Clef d’Or Resmusica:
Fin du cycle des symphonies parisiennes de Haydn par le Concert de la Loge