Focus sur un instrument emblématique de l’histoire, considéré aujourd’hui comme « l’un des instruments le plus important au monde » : le violoncelle de Lise Cristiani, « l’amazone ».
« Quelques fissures sur la table d’harmonie déjà réparée les siècles passés tendent à céder périodiquement, ce qui demande de temps à autre des interventions qui ne pourront jamais résoudre le problème définitivement. Pour procéder de manière plus durable, il faudra détacher la table d’harmonie pour agir sur les problèmes de la caisse de résonance. » Telle est l’évaluation de Riccardo Angeloni, le directeur du Museo del Violino de Crémone à propos du fameux violoncelle « Ex-Cristiani » de la Fondation Walter Stauffer. Cette remise en état de l’instrument conduira à une connaissance plus approfondie de la lutherie crémonienne, grâce à la collaboration d’un institut musicologique de l’université de Pavie et au laboratoire acoustique polytechnique de Milan.
Le président d’administration de la Fondation Stauffer à Crémone, Alessandro Tantardini, a ajouté qu’après cette intervention, l’instrument sera mis à disposition, avec la prudence requise, pour des évènements musicaux d’importance. Les spécialistes jugent ce Stradivarius comme étant l’un des instruments les plus importants au monde. De nombreux solistes ont pu apprécier sur place sa qualité extraordinaire, comme Rocco Philippini, Mischa Maisky ou Sol Gabetta. Le musée vient de publier en 2025 un CD avec Giovanni Gnocchi qui exécute des pièces romantiques de grande virtuosité sur l’instrument (avec Alessandro Stella au piano), enregistrées dans la salle Arvedi attenante au musée (« The Voice of Stradivari – Romantic Encores » – Label MV Cremona).
A quoi tient la qualité extraordinaire des instruments de Stradivari ? On a toujours conjecturé sur le vernis, et les chercheurs actuels supposent que le maître avait réalisé un mélange de minéraux venus des montagnes de Crémone, appliqués directement sur le bois et confiés à leur cristallisation pendant une certaine période, en vue d’un bois moins poreux, d’un son plus puissant, et comme protection des parasites ou de la moisissure. Le vernis ne passait qu’après ce premier traitement. Quant à la qualité du bois, on présume que Stradivari s’était rendu personnellement dans la vallée de Fiemme du Trentino pour choisir les troncs du sapin rouge qui lui semblaient les plus « sonores ». De plus, la région en question avait passé des décennies pluvieuses au soleil rare, si bien que ces arbres avaient grandi plus lentement, ce qui leur donnait une consistance plus ferme.
Le nom d’Antonio Stradivari est documenté comme ancien élève de Nicolò Amati (1596-1684) dont le grand-père Andrea Amati était le fondateur de l’école de lutherie de Crémone au XVIe siècle, à une époque où la ville de Crémone avait subi de nombreuses secousses militaires sous la tutelle du Duché de Milan, des occupations et des pillages. Au XVIIe siècle, la peste de 1630 a décimé la population de la ville. Antonio Stradivari est né en 1647, à la veille du siège de Crémone par les Espagnols en guerre contre la France. L’apprentissage comme luthier n’est pas sans risque, vu que ce métier n’est pas appuyé par une corporation, contrairement à d’autres artisanats. Il n’y a que l’excellence qui garantit la carrière. Quant à la forme du violon, elle ne s’est cristallisée que vers la fin du XVIe siècle, issue des instruments précédents destinés à accompagner le chant : la viola da braccio, la vola da gamba et le basso. Composé de 58 pièces et d’un poids d’à peine 400 grammes, la « reine des instruments » a conquis les salles du monde grâce à son potentiel sonore sans pareil. Même si l’école de Crémone n’est pas la toute première lutherie car celle de Casparo de Salò à Brescia l’a précédée d’un demi-siècle, elle représente le centre de gravité des instruments à cordes en Europe.
Avec son premier violon signé à l’âge de 19 ans, le jeune Stradivari se déclare disciple de son maître Amati, telle la fiche originale dans le violon appelé ‘Serdet’ : Antonius Stradivarius Cremonensis Alumnus Nicolaj Amati, faciebat Anno 1666. L’instrument a disparu jusqu’en 1972, prêté depuis à Corina Belcea sur lequel elle a enregistré les fameux CDs avec son Quatuor Belcea. Peu après, Stradivari se met à décorer ses violons : chapelet de perles blanches marquetées sur le contour du corpus et formes végétales sur les éclisses, la volute comprise, des lignes finement rainurées et garnies d’une encre noire.
L’un de ces premiers violons décorés, le Sunrise, créé en 1677, est réapparu en 1863 quand le commerçant parisien J.B. Vuillaume le vend à un certain violoniste Grosjean. Puis il va passer d’un acheteur à l’autre jusqu’en 1998 où il appartient à Dr. Axelrod (Axelrod Collection USA-CH). Idem pour le Hellier de 1679 qui, selon une source de 1888, aurait été acheté directement de Stradivari par Sir Samuel Hellier d’Angleterre en 1734. A citer également le spécimen à dimension réduite Cipriani Potter de 1683, probablement commandé par Francesco II, Duc de Modène et violoniste amateur. Le compositeur Cipriani Potter l’achète au début du XIXe siècle et en 1946 l’instrument passe plus tard à William E. Hill, grand collectionneur anglais. Le couronnement de ces instruments à ciselures : Le quatuor créé autour de 1700 et offert à la Cour d’Espagne de Philippe V et dont le viol Koncelle de 1694 présente tout un ensemble de plantes, d’animaux et de figures mythologiques sur ses éclisses.
Contrairement aux modèles de son maître Amati, les violons de Stradivari sont légèrement plus minces, table d’harmonie et fond moins bombés en vue d’une sonorité plus puissante. Quant aux violoncelles, les luthiers antérieurs de Brescia et de Crémone en ont confectionné des instruments plus petits, mais qui ont subi des agrandissements jusqu’à la fin du XVIIe siècle, aboutissant à la forme A que Stradivari adoptera à partir de 1680. W. Henry Hill parle dans son livre de 30 violoncelles dont 25 seraient connus, créés à partir de 1680. Vu les manœuvres autour des étiquettes pratiqués à l’époque, les datations restent vagues, mais le premier violoncelle à datation garantie et celui de 1684 appartenant 200 ans plus tard au musicien britannique Leo Stern qui exécute sur cet instrument le concerto de Dvorak en création mondiale à Londres en 1896. La littérature parle ici du plus grand violoncelle jamais construit, un instrument de valeur inestimable, volé un jour et retrouvé dans une poubelle en 2004 à Los Angeles ! 1690 est la date présumé de l’instrument que le virtuose russe Alexandre Barjansky achète en 1909 d’un commerçant à Londres, pour le jouer jusqu’en 1922 (Ernest Bloch lui dédiera son Schelomo en 1916). En 1983, il passera dans les mains de Julian Lloyd Webber jusqu’en 2014. La Fondation Stradivari suisse Habisreutinger prête régulièrement ses instruments du maître de Crémone à des jeunes virtuoses, comme par exemple le De Kermadec Bläss de 1698 à Anita Leuzinger ou actuellement à Anastasia Kobekina, le Bonamy Dobree de 1717 à Maja Weber et plus tard à Sol Gabetta.
Selon les sources, le fameux Ex-Cristiani de la collection Stauffer de 1700 serait le dernier modèle de grand format, un instrument qui a subi de nombreuses épreuves durant la tournée de Lise Cristiani autour de 1850 à travers les régions asiatiques de Sibérie (voir le dos de l’instrument) et que la virtuose appelait dans ses lettres « mon noble époux ». Acquis par Jean-Louis Duport et passé en Normandie auprès d’un amateur, Lise Cristiani l’aurait acheté pour 7000 francs (pour les détails de cet instrument voir le livre de Waldemar Kamer et de René de Vries). Toujours est-il qu’à partir de 1700, Stradivari adoptera la dimension réduite des violoncelles, la Forme B. Le virtuose Bernard Rombert précise dans son Ecole du violoncelle de 1840 que son instrument est un Stradivarius de 1711, de « format étroit ». Parmi les 80 violoncelles de Stradivari, nous retenons encore quelques-uns dont le prestige est dû aux grands virtuoses du XIXe et du XXe siècle, tel le Du Pré de 1673 offert à Jacqueline Du Pré en 1961 par Isména Holland et joué plus tard par Lynn Harrell, ou le Servais de 1701, le premier modèle pourvu d’une pique en 1850, acheté pour 12 000 Frs. et joué par le virtuose belge, plus tard par Anner Bylsma qui enregistrera les suites de Bach en 1992. Le Duport de 1711 est le deuxième Stradivari de Jean-Louis Duport qui, passé dans les mains de Franchomme entre 1842 et 1892, est la propriété de Mstislav Rostropovitch et de ses héritiers.
En 1963 le Trio di Trieste, en tournée en Amérique du Sud, survit à un naufrage sur le Rio de la Plata, le Mara du violoncelliste Baldovino, éjecté par-dessus bord mais repêché des vagues n’est plus qu’un amas de pièces éparses ! Un restaurateur de Vienne réussit à remettre en état d’origine ce Stradivarius de 1711. Il se retrouve ensuite dans les mains de Heinrich Schiff qui le cèdera en 2012 à son élève Christian Poltéra, jeune virtuose suisse qui enregistre le concerto de Dvorak sur cet instrument en 2015. Les péripéties rocambolesques de ce violoncelle ont inspiré à Wolf Wondratcheck un roman publié en 2003 où l’instrument est le narrateur qui raconte sa propre vie. Une autre aventure est celle du Piatti de 1720 auquel le propriétaire actuel Carlos Prieto a consacré en 2006 une biographie : Les aventures d’un violoncelle. Le Davidov de 1712 est passé de Jacqueline Du Pré à Yo-Yo Ma qui le joue toujours.
Parmi les pionnières du violoncelle, il faut citer le cas de la virtuose portugaise Guilhermina Suggia de Porto (1885-1950), élève et compagne pendant quelques années de Casals et qui, à 30 ans, reçoit un Stradivarius offert par son nouveau fiancé à Londres. L’instrument de 1717 nommé ensuite « La Suggia », fait partie de la Fondation Habisreutinger. Il a été prêté à Maja Weber et à Sol Gabetta, nouvellement à Anastasia Kobekina.
Pour conclure citons le cas du Marquis de Corberon de 1726, le premier propriétaire jusqu’en 1789, qui a servi la carrière du grand Hugo Becker avant de passer à la Royal Academy of Music de Londres depuis 1960. Elle l’a prêté à Zara Nelsova qui l’a joué jusqu’à sa mort en 2002. Depuis 2011, il est confié à Steven Isserlis qui joue également le Feuermann de 1730 prêté par la Nippon Music Foundation. A la veille de sa mort, Stradivari fabrique en 1736 son dernier violoncelle, le futur Paganini, faisant partie des quatre Stradivarius en possession de Nicolò Paganini, les instruments joués entre 1945 et 1965 par le fameux Quatuor Paganini américain fondé par le violoncelliste Robert Maas. La Nippon Foundation les prêtera plus tard aux quatuors Tokyo, Hagen, Di Cremona et Goldmund.
La Casa Stradivari fait partie du patrimoine culturel de l’UNESCO, géré aujourd’hui par la Fondazione Casa Stradivari, un lieu de rencontres, de formation et d’expositions. Cet atelier au rez-de-chaussée se trouvait à deux pas de l’atelier de Nicolò Amati, le maître du jeune luthier Stradivari. La ville de Crémone célèbre son fameux citoyen par toutes sortes d’activités autour du Museo del Violino qui héberge de nombreux instruments de valeur inestimable et le visiteur de la ville ne manquera pas de rencontrer ça et là les bustes de l’illustre luthier.
S O U R C E S
HILL Henry, HILL Arthur F. et HILL Alfred E., Antonio Stradivari, His Life and Work, Dover Publications, New York, 1963.
BARABASCHI Alessandra, Stradivari, die Geschichte einer Legende, Böhlau Verlag Wien, Köln, Weimar, 2021.
NIEDERHEITMANN Friedrich, Cremona, Verlag F. Hofmeister, Frankfurt a.M., 1956.
KAMER Waldemar & VRIES René de, Lise Cristiani, Bleu nuit éditeur, Paris, 2025.
STRADIVARIUS, catalogue de l’exposition de 2013 au Ashmolean Museum, université d’Oxford.
ANTONIO STRADIVARI – l’estetica sublime, catalogue de l’exposition à Crémone de 2011 par la Fondazione Antonio Stradivari, a cura di Virginia Villa.
Crédits photographiques: Edgar Bundy: Antonio Stradivari qui travaille dans son studio (1893). 35.5×52 cm, collection privée ; Stradivarius et la lutherie de Cremone Jean-Philippe-Echard/Editions de la Philharmonie de Paris; Portrait de Lise Cristiani HD © Documentation Waldemar Kamer
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