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Une dynastie de luthiers : les Amati

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Les Scarlatti en Italie, les Couperin en France, les Benda en Bohême, les Bach en Allemagne. ResMusica fait découvrir ou redécouvrir à ses lecteurs les grandes dynasties musicales marquantes dans l’histoire de la musique. Pour accéder au dossier complet : Les dynasties musicales

 

Notre histoire commence en 1492, à Tolède, au royaume de Castille. Cette ville, longtemps sous domination arabe, reconquise ensuite par les chrétiens, compte en son sein des ressortissants des trois communautés, chrétienne, musulmane et juive. Chacune possède ses spécialités professionnelles, les juifs sont reconnus comme facteurs d’instruments, tant pour la musique orientale qu’occidentale.

Musulman et chrétien jouant du luth. Cantigas de Santa Maria. Espagne, XIIIe siècle

Mais, cette année, un événement va bouleverser cette cohabitation : le roi et la reine d’Espagne ont décidé d’expulser de la péninsule arabes et juifs. L’un de ces derniers, luthier de son état, a une semaine pour fuir. Il se nomme Manuel Haviv.

Avec quelques compagnons, il trouve refuge en Italie du Nord, dans la ville de Brescia, à l’époque dépendante de la République de Venise. Il commence à exercer son métier, adaptant sa technique aux instruments en usage à l’époque dans cette région, tel le rebec : un instrument piriforme à archet, d’usage populaire, monté de trois cordes accordées en quinte.

Il commence à se faire connaître, à avoir du succès, ce qui agace ses concurrents, qui vont chercher l’aide de l’Eglise pour lui mettre des bâtons dans les roues. Il lui est ainsi interdit de vendre directement ses rebecs aux musiciens, il doit passer par des intermédiaires, ce qui, de fait, diminue notablement ses revenus. Il décide alors de contourner cette interdiction en proposant aux musiciens un instrument nouveau, de forme différente, échappant de ce fait à l’interdiction, mais au mode de jeu identique. Il invente ainsi « le Violon ».

Mais Manuel ne se contente pas simplement de changer la forme extérieure de l’instrument : usant tout à la fois de ses connaissance en mathématiques arabes, en philosophie gréco-latine, en magie, tant juive que chrétienne, il va également le doter de possibilités ergonomiques, esthétiques et spirituelles nouvelles.

A l’instar de la musique vocale et polyphonique en pleine expansion à cette époque, il va concevoir non pas un instrument, mais toute une famille, à savoir : un dessus, un alto, un ténor et une basse. En ce début de XVIᵉ siècle, l’Église a autorité en matière de musique qui doit porter les paroles sacrées. La voix la plus importante doit être celle qui permet de les exprimer le plus distinctement, c’est au ténor que revient cette mission, c’est le centre de l’édifice musical. Dans notre famille du violon, c’est donc ce membre que Manuel concevra comme modèle de base, comme prototype qu’il va ensuite décliner à des échelles plus grandes et plus petites.

Les violons qui nous sont parvenus de cette époque taillent respectivement 33,7 cm pour le dessus, 39,3 cm pour l’alto, 44,9 cm pour le ténor et 84,2 cm pour la basse. A première vue, ces mesures semblent fort malcommodes à utiliser, de même que l’on ne saisit pas la logique de leur progression. L’explication tient au fait qu’elles sont exprimées en système métrique. Or, à l’époque, l’unité de mesure en vigueur en ce lieu est le « bras de Brescia » (équivalent à 674 cm), divisé en douze fractions appelées « onces ». Si l’on convertit les mesures exprimées de centimètres en onces, on obtient : pour le dessus 6 onces, pour l’alto 7, pour le ténor 8 et pour la basse 15. Voilà qui devient subitement beaucoup plus commode et cohérent. Ce qui l’est moins, c’est qu’à Brescia, comme dans le reste de l’Europe, coexistent plusieurs mesures de « bras » en fonction des matériaux et des corporations : celle pour mesurer la rubanerie n’est pas exactement celle pour la menuiserie, ni celle de la pierre celle de la soie. Or, le bras qu’utilise Manuel est celui « pour la laine ». Quel rapport avec la lutherie ?

L’explication en est la suivante : les luthiers, à cette époque, sont trop peu nombreux pour constituer une corporation indépendante, il faut qu’ils s’affilient à une autre plus importante. Dépendre d’une corporation présente des avantages et des inconvénients : vous êtes protégé par elle, un peu comme un syndicat aujourd’hui, mais devez payer des taxes si vous utilisez des matériaux ou techniques relevant d’une autre. La corporation qui utilise ce bras s’appelle « Arte della lana », l’art de la laine ; elle est très puissante et est en rapport commercial avec l’Église à qui appartiennent les troupeaux de moutons.

Apparemment, on s’’éloigne de notre sujet. En fait, on touche à l’essentiel. Car n’oublions pas que Manuel est juif et qu’il a besoin de protection vis-à-vis de l’Église. De plus, appartenir à la corporation qui s’occupe des moutons offre un accès privilégié à un matériau primordial en lutherie : le boyau dont on se sert pour fabriquer les cordes. Relever de cette corporation prend alors tout son sens. Et c’est ce qui va expliquer un phénomène propre au violon : sa diffusion très rapide dans toute l’Europe, quelques décennies à peine. Car, relevant de la corporation des fabricants de laine, le violon, en tant que marchandise, va bénéficier des réseaux de distribution des tissus, passant de mains en mains, de foire en foire. Et c’est ce qui va asseoir la réputation européenne de la lutherie de l’Italie du Nord et de notre artisan : Manuel Haviv, qui, pour éviter les problèmes liés à ses origines et à sa religion, va se convertir au catholicisme et translittérer son nom, qui signifie « aimé » en arabe, et son prénom, « Dieu avec nous » en hébreu, dans la langue de son pays d’adoption. Il s’appellera . Il s’éteint à Brescia en 1539.

En l’année 1510, Gottardo a eu un fils, Andrea, qu’il a formé à son métier. Ce dernier est allé s’établir dans le pays voisin, le duché de Milan, à Crémone. Comme son père, il fabrique des violons, dont la forme a évolué pour donner celle que nous connaissons aujourd’hui, mais qui, rappelons-le, sont équipés, à l’instar du rebec, de trois cordes. Andrea est chrétien mais, aux yeux de l’inquisition, il reste un juif et on le soupçonne d’être un « marrane », un « faux converti ». Aussi va-t-on, comme à son père en son temps, lui causer des problèmes. L’Église a fini par comprendre que ce violon, bien que de forme différente, est en fait un rebec, car monté comme lui de trois cordes. Elle reprend donc l’interdiction faite aux juifs d’en faire commerce. Andrea, aussi rusé que son père, va trouver la parade : équiper son violon d’une quatrième corde ! Ce qui, de plus, offre des possibilités de jeux nouvelles.

Violon. Syntagma Musica. Michael Praetorius, 1617

Mais, avec une corde supplémentaire, les forces et pressions en jeu dans l’instrument l’obligent à repenser son architecture, il faut augmenter la taille de la caisse. Il va alors reprendre le raisonnement de ses aînés et construire ses violons selon le « bras de Crémone », en l’occurrence celui dit « de fabrique », mesurant 47,8 cm. Ses ténors mesureront alors 12 onces (un bras entier), ses dessus 9 onces, soit 35,8 cm (taille qui reste en vigueur encore aujourd’hui). s’éteint à Crémone en 1577.

En 1540, Andrea a eu un fils, Antonio, puis un autre en 1561, Girolamo, qu’il a lui aussi formé à son métier. Les deux frères reprennent l’atelier paternel et, eux aussi, vont devoir réfléchir pour s’adapter à leur époque. Car, au tournant des XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, la musique va subir un grand bouleversement. Dans ce qu’on a appelé la « première pratique », la voix principale était, comme nous l’avons compris, le ténor. Dorénavant, dans ce que l’on va appeler la « seconde pratique », les voix les plus importantes seront le dessus et la basse. Le ténor va progressivement disparaître, laissant l’alto occuper seul le registre médium. Aussi va-t-il falloir concevoir un alto un plus performant. Les frères Amati vont ainsi créer le « contralto », toujours se basant sur le bras de Crémone, mais utilisant un mode de calcul un peu plus sophistiqué, les mathématiques ayant progressé depuis l’époque de leur grand-père. Ce modèle, mesurant 41,8 de nos centimètres, connut et continue à connaître un immense succès. s’éteint à Crémone en 1638, son frère Girolamo un peu avant, en 1630.

En 1596, Girolamo eut un fils, Nicolò, qu’il forma lui aussi à son métier. Comme ses père et oncle, il reprit l’atelier familial et dut, lui aussi, faire preuve d’inventivité dans son activité. En 1664, une innovation capitale bouleversa la monde de la lutherie : on mit au point la corde « filée ». L’idée était simple, mais il fallait y penser. Depuis quelque temps déjà, les joueurs de basse de violon exprimaient une frustration. Certes, depuis l’adoption de la « seconde pratique » au début du XVIIᵉ siècle, leur rôle s’était largement étoffé, les compositeurs leur confiaient des responsabilités de plus en plus importantes et les sons graves qu’ils arrivaient à faire sonner impressionnaient toujours leur auditoire. Mais pour les produire, il était nécessaire d’employer une longueur de corde importante, impliquant des écarts de doigts conséquents, ce qui leur interdisait une exécution virtuose, c’est-à-dire rapide et dans les aigus et dans les médiums. C’est bien pour cette raison que l’usage du ténor et de l’alto s’était maintenu. Mais à partir du moment où il leur fut loisible d’équiper leur instrument d’une corde basse en boyau filé, c’est-à-dire alourdi d’un fil de métal, permettant ainsi d’obtenir les mêmes sons graves, et non seulement d’une plus grande puissance, mais surtout avec une longueur de corde réduite, il devenait envisageable d’en diminuer la longueur. Nicolò mit alors au point un nouvel instrument, plus court de près de dix centimètres : la basse de violon avait vécu, le « violoncelle » vit le jour, qui ouvrit de fait la voie vers les tessitures plus élevées, rendant ainsi superflu le membre du registre médian le plus proche, le ténor, qui, cette fois, disparut bel et bien de la famille du violon. Nicolò s’éteint à Crémone en 1684.

Nicolò n’eut pas de fils. Pour autant, la tradition des Amati se perpétua à travers ses apprentis. Le plus connu d’entre eux fut , dit « Stradivarius ». Mais ceci est une autre histoire…

Sources

DOURSTHER Horace, Dictionnaire universel des poids et mesures anciens et modernes, Bruxelles, 1840.

BONTEMPI Franco, Storia delle comunità ebraiche a Cremona e nella sua provincia, 2008.

LOFFI Fabrizio, Il violino è khazaro, 2012.

ZAKOWSKY Laurent, De A comme alto à Z comme Zako, à paraître.

Image de une : le luthier Nicolò Amati par Jacques-Joseph Lecurieux © New York Public Library

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