Entre créations et chef-d’œuvre du répertoire contemporain, l’éblouissant concert de clôture de ManiFeste invitait sur la scène du studio 104 de la « Maison ronde » la fougueuse Patricia Kopatchinskaja au côté du « Philharmonique », sous la conduite de Pierre Bleuse qui dirigeait pour la première fois la phalange radiophonique.
Le Norvégien Øyvind Torvund aime travailler dans l’hétérogène, se disant inspiré par Charles Ives ou encore Christian Marclay. C’est l’emphase mélodique d’un Mahler voire d’un Strauss qui s’entend à travers le motif conducteur des violons (octave ascendante et glissade lascive) dans la première des « Deux pièces pour orchestre et électronique ». La texture symphonique du grand orchestre est confrontée à une partie électronique aussi fluide que scintillante dans une sorte d’anamorphose qui balance entre humour et étrangeté. De la même veine, la « deuxième pièce », plus brucknérienne, peut-être, avec ses déferlements de timbales, joue sur la résonance entre les sources instrumentale et électronique : chants d’oiseau de synthèse, bandes son pour jeux d’arcade diffusées par les haut-parleurs. L’objet est un rien kitsch mais très habilement conçu, et Pierre Bleuse et l’orchestre chauffé à blanc en restituent toute la fantasmagorie.
Donnée en création française, Tacet (qui se tait) est la nouvelle œuvre de Stefano Gervasoni pour violon et orchestre créée en 2025 sous l’archet de Kopatchinskaja dans le cadre du Festival Milano Musica. Tacet est une méditation sur le silence, cet espace de résonance inhérent à la composition qui est aussi, pour le compositeur, celui de la liberté et de la démocratie : « Nous aimerions pouvoir crier « Tacet ! » au visage des tyrans qui veulent faire taire la liberté, pour obtenir leur silence et la disparition totale du mal », dit-il dans sa note d’intention. La pièce en un seul mouvement n’a que peu à voir avec la forme classique du concerto. Comme dans toute la musique concertante de Gervasoni, l’orchestre amplifie ou commente les gestes du soliste sans susciter véritablement d’opposition entre les deux entités. Dans Tacet, le violon est omniprésent, qui semble, comme par ricochet, déclencher les mouvements de l’orchestre et en modifier constamment les textures. Des cellules mélodiques répétées par le violon, qui investit volontiers son registre lumineux, sont projetées vers l’orchestre qui les retravaille, source d’alliages inouïs et de morphologies sonores renouvelées à l’infini, « dans un dialogue collectif, polymorphe et égalitaire », précise le compositeur. L’écoute aiguë est sollicitée dans cet espace émotif du son qui bouleverse notre rapport au temps.
Gervasoni ménage une courte cadence à la soliste, musique d’insecte, percussive et bruiteuse, « nervoso, rapido et leggero », dont elle ne fait qu’une bouchée. Avec cette assurance magistrale du geste, cette virtuosité à toute épreuve et, toujours à son goût, ce débordement un rien théâtral, Patricia Kopatchinskaja rayonne au sein de l’orchestre, porte-parole idéal du message que nous communique cette musique des profondeurs.
La violoniste reste dans la thématique gervasonienne en offrant au public, en bis et en création mondiale, 3’33 (Cage demeure) où le violon « tacet » laisse place à l’électronique écoutée dans le noir : bruits de nature, fredon, rire, grincements nous mettent à l’écoute de la rumeur du monde avant la résonance des cordes à vide du violon qui signale la fin de la performance…
Des nuances infimes
Sans pause, le concert s’achève avec Coptic Light, une pièce emblématique de l’Américain Morton Feldman dont ManiFeste honore le centenaire de la naissance depuis le début du festival. L’idée de l’œuvre nait à la suite d’une visite au Louvre où Feldman voit des reliques de textiles coptes : « Ces fragments de textiles peints m’ont ému parce qu’ils semblaient renfermer l’essentiel de l’esprit de cette civilisation », raconte le compositeur. Coptic Light est donc d’abord une pièce sur la lumière et la couleur. L’orchestre est par 4, incluant deux pianos et un important set de percussions à claviers qui confèrent à la trame orchestrale leurs effets scintillants. Le son est doux et clair, dans un triple pianissimo constant, qui expose d’emblée le total chromatique selon une répartition très étudiée des hauteurs. Le temps long sur lequel s’inscrit la musique est celui de la contemplation qui dirige l’écoute au centre du phénomène sonore. La partition originale de Feldman compte 38 pages prévoyant à chaque tourne une légère modification de la texture sonore, en éloignant sensiblement le motif répété des cordes au profit des claviers, et en donnant un léger relief à celui des vents ou à la timbale dont on perçoit la rumeur lointaine : « une pédale d’orchestre qui se modifierait constamment de façon infime », ajoute Feldman. Elle pourrait se prolonger à l’infini… Feldman l’arrête arbitrairement, laissant au chef la tâche délicate de suspendre en douceur le mouvement. Le geste de Pierre Bleuse reste un instant figé pour prolonger dans le silence cette expérience d’écoute immersive.
La partition est un challenge, pour le chef autant que pour les musiciens du « Philharmonique », exemplaires ce soir dans un programme ô combien exigeant qui consacre en beauté l’édition 2026 de ManiFeste.
Crédits photographiques : Patricia Kopatchinskaja © Marco Borggreve ; Pierre Bleuse © Julia Severinsen/Carl Nielsen Festival
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