Après une année passée consacrée à la musique de chambre, les orchestres reviennent à Marvāo, tandis que la programmation de la douzième édition de ce festival portugais s’enrichit encore davantage en s’ouvrant largement sur des répertoires jusque-là moins fréquentés.
Bienheureux, chanceux est celui qui, en ce mois de juillet de flammes et de cendres en France, en Espagne et ailleurs, se trouve à Marvão dans l’Alentejo, à l’abri de l’enfer du monde ! Dans ce village qui tutoie les étoiles, où vivent à l’année moins d’une centaine d’habitants, règnent la paix, l’harmonie entre l’homme et la nature. On y respire un air pur, on y écoute le silence, on s’y ressource. Un endroit de résistance où le temps s’arrête, où la musique s’est réfugiée et s’y épanouit grâce à l’intuition de Christoph Poppen qui avec son épouse Juliane Banse y a créé ce festival.
De partout affluent des musiciens, des mécènes, des mélomanes nombreux sans que le village souffre d’une telle animation. On s’y croise dans ses calmes ruelles, on s’y salue volontiers, on se pose entre deux concerts à la terrasse de l’unique café avec vue imprenable sur l’Espagne à deux pas, non sans échanger deux mots au passage avec Dinis le perroquet, incontournable figure locale ! Les villageois mettent la main à la pâte avec un dévouement exemplaire : les femmes se lèvent aux aurores pour préparer en quantités astronomiques les plats de la cantine où le microcosme du festival se retrouve jusqu’après les concerts du soir.
Magnificence des polyphonies a capella
Le lendemain du concert d’ouverture dans la cour du château donné, sous un ballet d’hirondelles, par l’Orchestre de chambre de Cologne dirigé par son chef Christoph Poppen, on descend le matin à l’église Nostre Senhora da Estrela, pressé d’écouter des polyphonies de l’âge d’or portugais (XVIe et XVIIe siècles) par l’ensemble à huit voix mixtes Cupertinos dirigé par Pedro Teixeira, bien connu des fidèles festivaliers. Dans différentes combinaisons (à quatre, à six, à huit voix) le programme a capella entièrement dédié à la Vierge Marie intercale des chants entre les différentes parties de la Missa Sancta Maria de Duarte Lobo, dont la puissance prégnante des plains-chants précède des contrepoints parfois audacieux aux lignes amples et souples (Sanctus). Les riches harmonies de son Alma Redemptoris Mater à 8 voix laissent admiratif. Le canon à 6 du Sancta Maria Succurre d’Estevão de Brito chanté en cercle révèle un tissage serré et dense, mais parfaitement clair, sur la belle assise des basses. Les deux sopranos illuminent de leurs timbres somptueux ces polyphonies dont la transparence est finement travaillée par le chef, tout autant que le galbe des lignes au dessin précis. Une interprétation au cordeau sublimée par l’écrin acoustique de la nef.
Florilège de mélodies, songs et lieder pour un voyage en mer
De la voix aussi l’après-midi à l’église de São Tiago sur les hauteurs du village, celle du baryton André Baleiro accompagné au piano par David Santos dans un programme cosmopolite qui rassemble en quatre tableaux des mélodies d’inspiration maritime. Chacun d’eux superbement construit est introduit par un extrait poétique puisé ici chez Baudelaire, là chez Pessoa, ou encore Heine. De Schubert à Fernando Lapa (né en 1950), en passant par Brahms, Fauré, Duparc, Britten (un des fils rouges du festival qui célèbre les 50 ans de sa mort), Honegger, Mahler… la voix au timbre corsé du chanteur se meut avec aisance et surtout puissance, généreusement projetée, se coulant dans l’atmosphère particulière de chaque mélodie : la tendre pudeur expressive de Der Fischer de Franz Schubert, l’impressionnisme teinté d’orientalisme chez Luis de Freitas Branco (Sonho oriental), l’étrange climat de The seal man de Rebecca Clarke, la douce sensualité d’O Falce di luna d’Ottorino Respighi, le tumultueux et violent Am Strande d’Arnold Schoenberg, ou encore la séduisante fluidité de la Sérénade italienne d’Ernest Chausson.
Haydn, Weinberg et Schubert par le quatuor Goldmund
Le quatuor à cordes est une formation très présente au festival. Ce soir, avant les Arete et les Novus, les Goldmund, quatuor basé en Allemagne, ont inscrit à leur programme le facétieux Quatuor op. 33 n° 2 (« la Plaisanterie ») de Joseph Haydn, joué avec belle humeur et dopé par un premier violon brillant et charismatique, contrastant avec le Quatuor à cordes n° 5 op. 27 de Mieczyslaw Weinberg, au climat mélancolique et sombre (Melodia), voire pathétique (Improvisation), et parfois âpre (Serenade) où l’émotion est tenue à distance par un scherzo énergique. En seconde partie, la fébrile urgence et le climat inquiétant du Quatuor n° 14 « La jeune fille et la mort » de Schubert laissent place à son Andante très chanté, très équilibré tout au long de ses variations, un scherzo où la suavité trompeuse flirte avec la violence, et un presto à l’articulation nette d’où émerge au violon l’émouvant thème du lied.
Mozart à la messe dominicale
Le dimanche les festivaliers comme les habitants vont à la messe dans l’église N. Sra da Estrela : il ne s’agit pas d’une messe banale ! La louable idée de Christoph Poppen est de replacer au cœur de la liturgie la musique sacrée là où on l’entendait autrefois, au temps de Mozart. Cette année il a confié à son orchestre et au chœur Ricercare de Pedro Teixeira sa Missa brevis K. 194, un joyau commandé par le Prince-archevêque Colloredo dont la splendeur donne une dimension spirituelle supplémentaire à la célébration de cet office. Un moment important et unique au festival.
Les pianistes au festival…
Parmi les pianistes invités, il y a ceux que nous connaissons et il y a les découvertes. Joseph Moog fait partie des premiers. Nous l’entendons en récital dans un programme exigeant dont nous retenons surtout ses interprétations de la Sonate n°8 « Pathétique » de Beethoven, contrastée, impulsive aussi, d’une construction irréprochable et d’une tenue absolue, et du triptyque Venezia e Napoli de Liszt, éblouissant de virtuosité, en particulier sa Tarentelle on ne peut plus diabolique. Peut-être aurait-on aimé plus de charme et de lâcher-prise au cœur de la Gondoliera.
Ben Kim, jeune pianiste basé à Berlin, fait partie des heureuses découvertes. Nous ne l’entendons pas en solo, mais par la subtilité de son jeu, son imagination et sa sensibilité expressive qui ne laisse rien de côté, il trouve chaque couleur, chaque inflexion mélodique, sait captiver notre oreille, comme charmer et émouvoir. Pour lui et son complice, l’excellent violoniste Niek Baar, le double Concerto de Felix Mendelssohn, truffé de thèmes, est un terrain de jeu où joie et légèreté sont de mise. Deux jours plus tard nous les entendons dans un programme ambitieux juxtaposant curieusement la Sonate pour violon et piano de Francis Poulenc et la longue Fantaisie D. 934 de Schubert rarement jouées, auxquelles ils rendent justice. Enfin, Ben Kim accompagne avec justesse de ton et une infinie attention Juliane Banse dans le cycle Frauenliebe und -leben de Robert Schumann (mis à l’honneur cette année), chanté sur le fil de l’émotion par la soprano.
Immersion au cœur des sons de Berg et Schoenberg
Notre périple musical au sein de cette riche programmation trouve son point d’orgue dans une immersion au cœur de la musique de la Seconde École de Vienne : dans la pénombre de la minuscule église do Espírito Santo, aucune distance ne sépare le public de l’ensemble portugais Ars ad hoc. Une intimité se crée avec les musiciens qui d’abord à trois nous plongent dans l’Adagio pour clarinette, violon et piano, d’Alban Berg, transcription de celui de son Kammerkonzert. Le clarinettiste Horácio Ferreira que nous connaissons bien pour l’avoir remarqué les années passées (et qui a fait briller le Concerto n° 1 de Weber quelques jours auparavant) fait bonne équipe avec le violoniste Diogo Coelho et le pianiste João Casimiro Almeida dans cette pièce au lyrisme puissant, parfaitement exécutée. Suit un Pierrot Lunaire d’Arnold Schoenberg aussi troublant que captivant, parfois même hypnotisant. La chanteuse Ana Caseiro convainc totalement tant par son jeu scénique que par son incarnation vocale, dans le sprechgesang comme dans les parties chantées où sa voix d’un bel éclat, libre et souple, jouant de ses couleurs et de ses intonations, parcourt les registres et les intervalles avec la plus grande aisance. L’éclairage et la conception scénique de Pedro Fonseca participent de l’ambiance et de la réussite de cette représentation fort appréciée du public.
Le festival jusqu’au 2 août réserve encore de nombreuses réjouissances… À un peu plus de deux heures de route de Lisbonne, il est encore temps de s’y rendre avant l’édition prochaine qui célèbrera bien sûr Beethoven !
Crédits photographiques © Sára Timár /FIMM, © Bruno Figueroa* (photos de Pedro Teixeiro et d’André Baleiro et David Santos)
* Bruno Figueroa est aussi actuellement ambassadeur du Mexique au Portugal.