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Le piano absolu : portrait de Nicholas Angelich, pianiste insaisissable

Première biographie consacrée à , Le piano absolu de associe enquête documentaire, souvenirs personnels et réflexion sur l’interprétation. Sans réduire son parcours à une simple succession de dates, l’ouvrage restitue la relation singulière du pianiste à la musique.

Comment raconter , pianiste immense et homme rétif à toute mise en scène de lui-même ? choisit de partir de cette difficulté plutôt que de la contourner. Amie du musicien, elle mesure ce que cette connaissance directe apporte à son enquête, mais aussi les précautions qu’elle impose : franchir la frontière entre l’homme public et l’homme privé, ou donner une cohérence rétrospective à une existence qui, comme toute vie, résiste à l’explication. Son livre avance ainsi par certitudes, hypothèses, témoignages et zones volontairement laissées dans l’ombre.

L’ouvrage s’organise en trois grandes parties, prolongées par une brève coda où la chronologie cède la place à des fragments plus libres, puis par un important ensemble d’annexes. Le « Nouveau Monde » est celui de Cincinnati, de l’enfance américaine et d’un milieu familial entièrement musical. Le père est violoniste, la mère pianiste ; plusieurs traditions musicales européennes se croisent très tôt dans la formation de l’enfant. Vient ensuite « l’Ancien Monde » : Paris, le Conservatoire, Aldo Ciccolini, Yvonne Loriod, Michel Béroff, les concours, les premiers engagements, puis l’entrée progressive dans la vie professionnelle. La troisième partie, « En scène », élargit la perspective au répertoire, aux partenaires, aux festivals, aux orchestres et à la pratique du concert.

Krafft ne se contente cependant pas d’établir une chronologie. Elle cherche à comprendre ce que jouer signifiait pour Angelich. Plusieurs passages convergent vers une même idée : l’interprétation ne résulte ni d’un effacement de soi ni d’une exhibition narcissique. « On joue comme on est », affirme le pianiste. Mais cette présence de l’interprète ne doit jamais devenir affectation. Le respect du texte, chez lui, n’aboutit pas à un jeu aseptisé ; il ouvre au contraire un espace de liberté, de risque et de renouvellement. Angelich varie ses approches selon l’acoustique, le public et l’humeur du jour, revendiquant aussi bien l’élan que l’exploration de la lenteur. Le concert demeure ainsi un acte vivant et imprévisible, comparable au métier du comédien : servir un texte, s’exposer sans filet et laisser son ego dans la loge.

Le livre dessine également une géographie intime de ses compositeurs de prédilection. Bach apparaît comme le fondement technique et spirituel, une nécessité presque quotidienne. Beethoven représente l’humain dans ce qu’il a de plus fragile, de plus violent et de plus généreux ; la Sonate op. 111 accompagne durablement Angelich et marque plusieurs moments décisifs de son parcours. Brahms semble constituer une langue maternelle : le pianiste en possède la densité orchestrale, l’intériorité et la puissance architecturale ; il s’attache aussi à défendre la complexité humaine d’un compositeur trop souvent réduit à l’image d’un patriarche sombre. Schumann demeure plus secret, lié à l’enfance, à la narration et à une lumière qui ne nie jamais l’ombre. Quant à Liszt, Angelich refuse de le réduire à la démonstration acrobatique et en fait un itinéraire spirituel.

Les pages consacrées aux concerts rendent bien cette alliance de puissance et de souplesse. Les témoignages évoquent une sonorité ronde et chaude, « comme une contrebasse ou de l’or fondu », et un pianiste capable d’être à la fois extrêmement malléable et solide comme un roc. La musique de chambre révèle particulièrement ces qualités : écoute, adaptation, densité et absence de routine.

L’un des principaux atouts du livre réside dans la connaissance directe qu’a Krafft de son sujet. Elle restitue sa voix, son humour et son art de l’esquive, notamment dans le « Petit précis d’angelichien ». À cette familiarité s’ajoute un travail de recherche fondé sur de nombreuses sources, complété par une chronologie, une discographie et une liste des orchestres avec lesquels il s’est produit.

Le livre privilégie le portrait humain et sensible. Pour décrire le jeu d’Angelich, Krafft s’appuie surtout sur des souvenirs, des images et des impressions, plutôt que sur une analyse détaillée de ses enregistrements. Elle restitue ainsi avec justesse la présence du pianiste et l’effet produit par ses interprétations, sans chercher à proposer une étude technique approfondie.

Les dernières pages, consacrées à sa disparition, comptent parmi les plus sobres du volume. Sans pathos, Krafft évoque les derniers hommages, notamment musicaux, rendus au pianiste.

L’auteure ne cherche pas à enfermer Angelich dans une interprétation définitive. Elle fait entendre les voix, les œuvres et les silences qui ont accompagné son parcours. Le piano absolu est une biographie sensible, qui éclaire avec justesse la personnalité et la trajectoire du pianiste.

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