Pour son retour à Salzbourg, l’opéra-monde de Messiaen fait l’événement et émeut autant qu’il impressionne.
Saint François d’Assise et Salzbourg, c’est une vieille affaire : en 1992, à l’ouverture du mandat salzbourgeois de Gerard Mortier, la mise en scène de Peter Sellars marquait la naissance du succès international de l’œuvre, la sortant de l’ornière littéraliste où, par la volonté du compositeur, elle avait sombré à la création parisienne en 1983. Le succès avait été si grand qu’aux quatre représentations de 1992 on en avait ajouté six autres en 1998. Et pour le festival lui-même, c’était le début d’une nouvelle ère, ère qui continue, malgré les vicissitudes jusqu’à ce jour : après trois décennies de culte du dieu Karajan, Salzbourg redevenait ce que ses créateurs avaient voulu, un lieu de création, un lieu qui s’inscrit dans notre temps, et qui entend par-delà les modes aller à l’essentiel, à l’esprit qui unit et vivifie plutôt qu’au divertissement. Entouré d’une belle programmation de concerts, rencontrant un public nombreux (c’est complet !) et enthousiaste, l’opus magnum de Messiaen est à sa place à Salzbourg comme nulle part ailleurs.
En 1992, le Philharmonique de Vienne n’avait pas trouvé digne de lui de se commettre avec les fantaisies du nouveau directeur, se réservant Mozart, Strauss et, Mitteleuropa oblige, Janáček ; cette fois, ils savent où est l’événement, et ils succèdent ainsi au Philharmonique de Los Angeles et au Hallé Orchestra. Et c’est Maxime Pascal qui succède à Esa Pekka Salonen et à Kent Nagano : on ne peut qu’admirer la sérénité avec laquelle le chef français tient tous ces musiciens, le remarquable chœur de l’Opéra de Vienne en coulisses, les Viennois en fosse et sur les côtés du plateau, les solistes à un bout ou à un autre de l’immense scène de la Felsenreitschule. L’orchestre est brillant, comme le sont toujours les Viennois quand on les sort de leur routine ; les solistes, eux, sont visiblement en confiance, et ils ont été assez bien préparés pour qu’on puisse à peu près se passer du surtitrage allemand-anglais pour revenir au texte original, ce qui n’est pas rien.
La mise en scène de cette nouvelle production a été confiée à Romeo Castellucci, le roi de la métaphore, et on pouvait craindre que cet opéra lui donnerait trop d’occasions de tomber dans ses travers habituels. Fort heureusement, et à défaut de toujours comprendre les références et allusions que ses admirateurs aiment décrypter, le spectacle reste presque toujours humble, limpide, d’une beauté formelle qui saisit immédiatement. La scène du Lépreux, par exemple : le personnage est dédoublé entre le chanteur, l’admirable Sean Panikkar, et un acteur, un vieillard décharné, en lequel on voit matérialisée la douleur profonde derrière des récriminations qui lassent les frères ; on pense irrésistiblement à ce si beau spectacle théâtral de Castellucci, Sul concetto di volto nel figlio di Dio, violemment attaqué par des intégristes et pourtant si profondément chrétien, beaucoup plus que ses contempteurs l’ont jamais été.
Si Castellucci tire grand parti du majestueux mur de pierre de la Felsenreitschule, il ne renonce pas pour autant à tout décor – un simple panneau représentant une route accompagne le premier tableau où Frère Léon chante « J’ai peur sur la route », et surtout l’image immense d’une ville tête en bas occupe le fond de scène pendant le début du deuxième acte, avant de tomber en révélant un de ces voiles lumineux qu’affectionne Castellucci : ce deuxième acte est le plus chargé de métaphores, mais la force poétique des images qu’il crée compense cette surcharge explicative.
La belle scène où les frères fabriquent puis cuisent le pain (rien ne se perd : il sera mangé par les spectateurs qui ont réservé pour un repas au court de cette longue soirée) vaut tous les symboles, la simple pénombre sans autre décor que le mur rocheux de la Felsenreitschule accompagne la mort de François avec une évidence qu’aucun discours christologique n’atteindra jamais. Philippe Sly est à ce moment de la soirée un peu fatigué et peine à se faire entendre : même si on reste obsédé par ce modèle absolu qu’est l’interprétation de José van Dam, la simplicité et l’éloquence de la sienne est un des facteurs qui tiennent l’attention en éveil tout au long de la soirée, aux côtés de toute la communauté humaine et divine qui l’entoure. Le chœur de l’Opéra de Vienne en effectif pléthorique n’est pas sur scène, mais ses interventions sont décisives ; l’ensemble des frères, lui, est proprement remarquable : Marius Aron et Ivan Lyvch, issus du programme de jeunes chanteurs du festival, se font remarquer ; Russell Braun est solide et émouvant en frère Léon, mais c’est surtout le frère Massée de Léo Vermot-Desroches, avec sa diction particulièrement claire, qui suscite l’enthousiasme.
On est particulièrement ému par la présence de Willard White en Frère Bernard, le « premier disciple », l’incarnation de la fidélité franciscaine, droit et charismatique, avec une voix à l’autorité unique ; face à lui, pour ainsi dire, frère Élie, le colérique constructeur de l’ordre, l’homme de l’institution et du pouvoir : Aaron-Casey Gould s’en empare avec vivacité. La scène où il refuse de répondre à l’ange, une des rares où Messiaen fait explicitement allusion à l’histoire de l’ordre, est bien comprise par Castellucci comme le moment où les tentations du monde mettent en péril l’idéal franciscain, avec même quelque chose comme de l’humour dans l’œuvre comme dans le spectacle (passons sur l’humour involontaire, quand est projetée sur le fond de scène la phrase « Je t’aime, Olivier, immense artiste », dont le pathos fait rire le public).
Tout n’est pas que contemplation dans cette œuvre et dans la mise en scène de Castellucci : l’Ange chanté par Lauranne Oliva est sans doute moins solaire, moins éclatant que certaines de ses devancières, Christine Schäfer ou Dawn Upshaw par exemple, mais c’est certainement le fait de la mise en scène. Cet ange n’est pas comme une apparition, il est au contraire ancré dans notre terre, rompant la dichotomie entre la création et le créateur, entre le monde et l’au-delà, ce qui ne rend sa présence que plus forte. Plus encore, dans la scène du prêche aux oiseaux, Castellucci fait pleuvoir une nuée d’oiseaux morts, image particulièrement déchirante en cet été de désastre climatique. Qu’aurait pensé Messiaen de ce monde où les plus innocentes créatures, ses oiseaux bien-aimés, n’ont plus le droit de vivre ?
Crédits photographiques : © SF/Monika Rittershaus
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