Moment très attendu, quasi historique, le mal-aimé Rienzi fait son entrée sur la scène du Festspielhaus, dans la mise en scène virtuose et remarquable d’intelligence d’Alexandra Szemerédy et Magdolna Parditka, sous la direction de Nathalie Stuzmann avec Andrea Schager dans le rôle-titre.
Maudit par son compositeur qui lui refusa le Graal de la Colline verte, mais adulé par un certain Adolphe qui emporta le manuscrit original dans sa tombe, Rienzi connut une genèse difficile émaillée de révisions et de coupures multiples, ainsi qu’une postérité fluctuante au gré de récupérations politiques proto-fascistes…La version choisie, ce soir, est une nouvelle édition critique du festival durant un peu moins de quatre heures, plus cohérente dramaturgiquement que certaines versions antérieures plus longues. Sorte d’hybride entre grand opéra français et opéra romantique, Rienzi contient assurément les prémisses de ce qui sera plus tard le drame wagnérien avec sa mélodie continue entrelaçant musique instrumentale et voix en excluant tout belcanto excessivement démonstratif. Exemple typique de l’instrumentalisation de l’œuvre d’art à des fins politiques, cet opéra aux multiples facettes peut donner lieu à de nombreuses interprétations : aléas du pouvoir, dérive autocratique, corruption et compromissions, conflit entre sphère familiale et publique, manipulation des masses par le biais des réseaux sociaux… Alexandra Szemerédy et Magdolna Parditka exploitent à l’envi ces différents thèmes dans une interprétation virtuose et intelligemment menée qui nous conte l’histoire d’une lente descente aux enfers allant du pouvoir absolu au suicide…(Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé n’étant, bien sûr, que pure coïncidence).
Dés la célèbre Ouverture, le moteur dramaturgique nous est exposé de façon claire : dans une pièce un couple s’enlace (Rienzi et Irene, couple aux allures incestueuses) tandis que dans la pièce voisine un enfant (fils ou petit frère) se meurt dans l’indifférence générale… Dès la découverte morbide de l’enfant mort s’opère une révélation : la nécessité d’une quête rédemptrice qui sera l’élément déclencheur de la carrière politique de Rienzi, d’abord altruiste au service de Rome pour rapidement évoluer vers une dérive autocratique en suivant une spirale psychotique jalonnée de violence, de meurtres, de culpabilité et de remords, pour s’achever par le suicide…
La scénographie est monumentale, grise, faite d’immeubles, de gradins aux allures de meeting géant, d’écrans omniprésents, de vidéos et d’affiches accrocheuses, bref : tout un monde politique qui ne nous est pas étranger, parsemée, chose plus inhabituelle, de rappels christiques pour signifier et conforter l’importance de la composante rédemptrice si chère à Wagner. Des éclairages blancs agressifs, des costumes, d’abord contemporains, puis militaires, complètent la scénographie particulièrement explicite. La grande pantomime qui remplace le traditionnel ballet du grand opéra français est un moment d’humour désopilant et bienvenu qui caricature de façon grotesque et mordante le petit monde de Bayreuth avec son Festspielhaus miniature, ses parodies d’opéras wagnériens et son public endimanché qui se presse au buffet ou vers les toilettes lors des interminables entre actes. La direction d’acteur est virtuose, la lisibilité du propos constamment préservée, les mouvements de foule bien réglés avec une utilisation judicieuse du chœur.
Dans la fosse, Nathalie Stuzmann, privée cette année de son traditionnel Tannhäuser pour raisons budgétaires, propose une interprétation musicale musclée, annoncée par une Ouverture un peu grandiloquente. L’équilibre avec le plateau est, par instants, un peu précaire qui oblige les chanteurs à forcer quelque peu leur voix, mais les vastes perspectives orchestrales de la partition sont parfaitement assurées par une direction ample face à un Orchestre du Festival toujours aussi réactif et un pupitre de cuivres superlatif. Préparé par Thomas Eidler-De Lindt, le Chœur du Festival, largement sollicité fait également une excellente prestation vocale et scénique.
La distribution vocale est homogène. Andrea Schager y campe un Rienzi torturé soumis à d’importants conflits psychologiques intérieurs. La voix est en parfaite adéquation avec le rôle, d’une projection saisissante et d’une vocalité un peu brute de fonderie qui met en avant une formidable endurance, une puissance et un engagement dramatique sans faille. Gabriela Scherer s’affirme en véritable première Dame, aidante et aimante, qui incarne une Irene au timbre dense, à la ligne souple et à l’ambitus étendu. Jennifer Holloway compose un Adriano de haute volée. Incandescente scéniquement, elle impressionne par sa puissance, son timbre corsé, son endurance et son souffle sans fin. Parmi les rôles secondaires : la basse Andreas Bauer Kanabas (Colonna) et le baryton Michael Nagy (Orsini) sont des politiciens plus vrais que nature ; Vitalij Kowaljow (Cardinal Raimondo) défend son rôle de médiateur avec autorité par sa basse saisissante de profondeur ; Matthias Stier (Baroncelli), Michael Kupfer-Radecky (Cecco del Vecchio) ; Victoria Randem (la journaliste) tous bien chantants complètent cette belle distribution.
Aux saluts, le public conquis réserve une longue acclamation méritée aux chanteurs, à la mise en scène et à Nathalie Stuzmann, couronnant ainsi dans l’euphorie l’entrée triomphale de Rienzi au répertoire du Festival de Bayreuth.
Crédits photographiques : © Enrico Nawrath
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