Orange Mountain Music consacre deux disques à la version intégrale du drame musical de science-fiction de Philip Glass.
Dans 1000 Airplanes on the Roof, une New-yorkaise nommée « M » raconte son enlèvement par des extraterrestres. Réalité, cauchemar, ou hallucination sous opiacées ? On ne saura pas vraiment, tout comme on ne sait toujours rien de précis au sujet d’un thème (de type « Accident de Roswell ») qui agite bien au-delà de la simple Amérique. Même aujourd’hui enfin muni d’une narration dont ne retiendra peut-être que les mots sybillins des « Visiteurs » rencontrés par M: « Il vaut mieux oublier, il est inutile de se souvenir. Personne ne vous croira ». Ou encore ceux-ci, qui sont peut-être déjà une clé pour l’énigmatique Visitors que Glass mettra en musique un quart de siècle plus tard pour le film éponyme de Godfrey Reggio : « Nous sommes tous des visiteurs en quête d’une réponse dans le regard de l’autre. »
Ce qui est sûr en revanche c’est que 1000 Airplanes on the Roof est bel et bien un trip musical. Nouvel avatar du mélodrame classique, genre qui mariait texte parlé et musique, les 1000 Airplanes on the Roof de Glass (que l’on a pu pour partie appréhender dans Obsession, un des récents spectacles de Simon-Pierre Bestion pour sa Tempête), c’est comme l’Egmont de Beethoven.
1988, c’était, pour Glass, l’époque d’avant la grande bascule dans le symphonique : un temps où, même s’il avait déjà composé quelques chefs-d’oeuvres (sa Trilogie opératique des portraits, mais aussi Koyaanisqatsi, rappelé ici à plusieurs reprises), il utilisait encore l’électronique pure pour son Philip Glass Ensemble, toujours seul rompu à la nouveauté de son style. Comme dans A Descent Into The Maelström (1985), flûtes, saxos, synthétiseurs et voix sont les seuls outils de 1000 Airplanes on the Roof.
L’enregistrement Virgin paru dans la foulée de sa création sur des vidéos de Jerome Stirlin dans un des hangars de l’Aéroport international de Vienne en 1988 (et avant sa reprise au Casino de Paris) ne proposait que 55 des 80 minutes écrites par Philip Glass pour l’occasion. Les temps ont changé, même pour 1000 Airplanes on the Roof, qui bénéficie cette fois d’une intégrale (chacune des pièces a retrouvé sa durée originelle) dans l’interprétation que Third Angle New Music a donnée en 2023 à McMinnville (Oregon) au Musée spatial et de l’Aviation Evergreen, sous la queue même du Hugues H-4 Hercules, alias Spruce Goose. Third Angle New Music, ce sont de nouveaux interprètes qui, chef compris (Nikolas Caoile reprend la baguette de Michael Riesman) ont parfaitement assimilé cette musique nouvelle du passé. La prise de son donne à chacun des instrumentistes (le spectre immersif des synthétiseurs) une prenante proximité, voire une ampleur symphonique, à la forêt d’arpèges, de notes répétées, de ponctuations sourdes de cette partition électronique.
Du côté des voix, l’une parle, l’autre chante : même si, comme on le dit d’« un anglais parfait », Ithica Tell prophère « un américain parfait », tandis qu’Arwen Myers stratosphérise, comme Linda Ronstadt près de quarante ans plus tôt, les vocalises sans paroles si typiques de l’époque où Glass ne mettait pas encore en musique les consonnes, comme dans son Madrigal Opera de 1980 qui laisse toute latitude scénaristique à ses interprètes.
Contrairement à l’excellent Songs from the liquid days qui suivit (et déjà prophétisé ici), les plus fervents admirateurs du compositeur n’ont jamais rangé 1000 Airplanes on the Roof parmi les œuvres majeures de son catalogue. Ce second enregistrement, qui présente la musique seule sur un deuxième disque, mais hélas pas le mivret de David Henry Hwang, ne manquera pas de bousculer quelques certitudes: le mariage heureux entre énergie et mélancolie (les ultra-étreignants City Walk et Girlfriend) de cet opus planant est loin de laisser indifférent.