L’Ensemble intercontemporain a ouvert les festivités de son cinquantenaire avec un week-end à son image, foisonnant, inventif et réjouissant.
L’événement est introduit par un forum dans la salle de conférence de la Philharmonie conviant la journée durant musicologues, artistes, programmateurs et responsables d’institutions, tous réunis autour de la problématique de cette journée de réflexion : Quelles actualités de la musique contemporaine ?
Le jukebox de la contemporaine
Le programme de la soirée, en trois rounds et deux entractes, est le fruit d’un vote collectif où le public était invité à choisir une dizaine de pièces parmi la cinquantaine d’œuvres proposées, toutes inscrites au répertoire de l’ensemble. Sont sorties du chapeau, à l’issue des décisions d’un comité de sélection, et dans le respect de la parité, quatre pièces, de György Ligeti, Unsuk Chin, Kaija Saariaho et Gérard Grisey.
Mais le concert commence « en fanfare » avec la création de Dérive 3 de Pierre Boulez, une œuvre inachevée pour cuivres (à laquelle le compositeur rajoute des percussions) dont la date de conception reste incertaine (1992-2003). La partition est retrouvée par Alain Galliari – à qui l’on doit le superbe catalogue paru pour le centenaire Boulez aux Éditions de la Philharmonie – dans les archives du maître déposées à la Fondation Sacher de Bâle. Comme son titre l’indique, l’œuvre provient d’un matériau plus ancien (quelques mesures du quatrième mouvement de Visage nuptial) que Boulez fait proliférer dans Initiale, (1987) pour sept cuivres divisés en deux « chœurs ». Pour Dérive 3, Boulez redouble l’effectif, soit 15 cuivres (dont un tuba), maintenant le dispositif en deux groupes distincts, sur le modèle des cori spezzati de Gabrieli qui plaisaient au maître de Répons. Les musiciens sont debout pour jouer cette pièce de sept minutes sous la direction de Pierre Bleuse. La joute sonore est saisissante, avec ses appels énergétiques de trompettes qui donnent le ton. Les tempi fluctuent et les jeux de registres, relais de timbres, sont soutenus par la percussion-claviers (xylophone, marimba et vibraphone). Le mouvement se fige sur de grands accords spectraux dont les cloches-tubes prolongent la résonance. Il manque à l’œuvre sa coda…
Installée à jardin, la platiniste Mariam Rezaei partage la scène avec l’EIC, l’idée, bienvenue, étant de faire se rejoindre l’écrit et l’improvisé. Pianiste de formation, Rezaei mixe depuis l’âge de 14 ans (elle en a 40 aujourd’hui) et sillonne la planète avec son instrument – deux disques numériques et une table de mixage – dont elle joue en virtuose.
Elle assure ce soir les transitions, ayant pour objectif de performer à partir des œuvres du répertoire de l’ensemble. Seule d’abord, juste après Dérive 3, puis en duo : avec la harpiste Valeria Kafelnikov et l’enregistrement de Skylines d’Ivan Fedele (par Frédérique Cambreling et Sophie Cherrier) qui tourne sur sa platine numérique ; avec Aurélien Gignoux ensuite, mixant l’enregistrement de Rebond A de Xenakis (version Samuel Favre), en synchronie avec l’exécution musclée du percussionniste sur ses peaux : galvanisant !
Le Concerto de chambre de György Ligeti est un classique de la contemporaine, l’une des œuvres les plus jouées par l’ensemble, depuis sa fondation. La concentration des musiciens est optimale, la précision à son comble et le timbre d’une délicate beauté, avec cette touche de sensualité dans le son que suscite le geste vibratile de Pierre Bleuse.
Gougalōn. Scènes de théâtre de rue d’Unsuk Chin, devenue, au fil des exécutions, une des œuvres fétiches de l’EIC, fait désormais partie de la playlist du public. Ludique, féroce, insolente et tapageuse, l’œuvre, théâtre sonore, remporte tous les suffrages, mettant sur le devant de la scène, dans le quatrième mouvement, les deux percussionnistes, Aurélien Gignoux et son lot de bouteilles si finement percutées et Samuel Favre, non moins virtuose sur sa batterie de casseroles.
Le même élan spectral relie les deux dernières pièces.
Semaphor (2020) de Kaija Saariaho fait valoir ses surfaces miroitantes, entre immobilité (oscillations) et mouvement (surgissements). Semaphor, dont le titre est emprunté aux sculptures éponymes d’Ernst Mether-Borgström file la métaphore de la mer, projetant de superbes images sonores aux couleurs merveilleusement floutées.
Partiels de Gérard Grisey (1975) est une partition emblématique du geste spectral : un mi ressassé par la contrebasse doublée par le trombone pour en faire jaillir toujours plus haut et toujours plus clair les composantes du spectre tandis que l’image sonore se déforme à mesure, modifiant les textures, entre transparence et distorsion. La conduite de Pierre Bleuse est magistrale et le son, parfois décapant, impressionne. La fin théâtrale prévue par Grisey ne manque pas son effet !
Transmission
Dans la même salle, le lendemain, l’artiste-médiateur Clément Lebrun est aux côtés de Pierre Bleuse et des musiciens de l’EIC, ainsi que de Mariam Rezaei, pour nous parler, autrement, et avec quelle verve enjouée, des quatre pièces entendues la veille et jouées partiellement par l’ensemble.
La séance est participative, avec nombre d’enfants et de parents dans la salle, suspendus à la voix de notre passeur virtuose. Avec Clément Lebrun, la musique se vit, se regarde, s’expérimente, passe par la voix et le corps : il mime, dirige et chante, en mode diphonique, pour faire entendre/comprendre les partiels du son. Quant à la micro-polyphonie de Ligeti, elle s’éprouve au cœur du public, sous le geste incitateur de notre homme-orchestre.
Déambulation intercontemporaine
Au Musée de la musique cette fois, en lien avec les journées du patrimoine, la déambulation sonore que nous proposent les solistes de l’Intercontemporain, postés à différents points stratégiques du musée, n’est pas moins réjouissante : l’opportunité pour petits et grands d’écouter le son et de voir le geste instrumental de près : celui, d’une incroyable souplesse, du tromboniste Lucas Ounissi en joute avec son partenaire tubiste Jérémie Dufort dans Valse-Hésitation d’Alexandros Markeas ou encore l’archet elfique de l’altiste John Stulz dans Viola Spaces de Garth Knox.
Paul Rivaux et son basson-doudouk dans Armenian Gypsy de Denis Levaillant (en création mondiale) nous mettent sous le charme avant l’arrivée du public dans « l’espace des musiques et des mondes » où Jérôme Comte, Gilles Durot et Samuel Favre s’alignent devant leur planche de bois augmentée pour exécuter la très célèbre Musique de table de Thierry De Mey qui n’a rien perdu de son pouvoir de fascination.
Les réjouissances ne font que commencer ; sont attendues, le 13 janvier dans la Grande salle Pierre Boulez, les commandes de 50 pièces d’une minute passées à autant de compositeurs, un projet fou dont Philippe Manoury assure la coordination.
Crédit photographique : © Anne-Élise Grosbois