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L’Europe galante

Puccini, La Rondine

Accentuant l’élégance parisienne de cette Rondine, Nicolas Joël a placé sa mise en scène sous le signe de la somptuosité, opposant décors Art Nouveau et robes hautes des années folles, les silhouettes droites soulignées par de grandes colonnes contrastant avec les fresques à la Mucha d’ et ses superbes verrières. Un Paris très Morand, élégant, superficiel et railleur pour une Traviata des années 20, qui, au lieu de mourir, se contente de retourner à son monde de luxe et de vanités, la Ronde des plaisirs.

Le couple Lisette/Prunier, incarné avec beaucoup de talent par Annamaria Dell’Oste et , se coule parfaitement dans cet esprit parisien ironique et galamment décadent. On avait découvert le ténor en Lensky – excellent -, le voici dans un autre rôle de poète, nettement moins romantique et tout aussi convaincant. Il apporte à Prunier une frivolité méchante, un cynisme désinvolte très réjouissants ; excellent acteur et très bon chanteur également, à la voix légère, bien projetée, très nuancée, légèrement nasale peut-être. Sa Lisette, vraie soubrette de boulevard, pétillante, pétulante, boudeuse et drôle, n’est pas en reste, et la voix est vraiment belle, étonnante même de puissance et de contrôle.

Il y a un paradoxe chez , qui rend son interprétation difficile à cerner objectivement : sans que le timbre soit absolument remarquable – quelques stridences, toujours, et un vibrato marqué – l’art du chant est indéniable et la partition est maîtrisée dans ses moindres nuances ; son physique est tout à fait adapté au rôle et on la sent soucieuse du geste dramatique. Et, pourtant, on sent toujours en elle une distance, un détachement, une froideur, comme s’il lui était difficile de se couler dans le personnage de cette héroïne frivole puis amoureuse, comme si le souci de bien faire paralysait toute spontanéité. La légèreté du premier acte la trouve mal à l’aise, seule l’intensité dramatique de la dernière scène semble lui offrir l’occasion de s’exprimer réellement. Excellente Traviata il y a quelques années, elle paraît moins convaincante dans ce registre tragi-comique, même si les qualités vocales sont par ailleurs irréprochables. Son Ruggero paraît bien coincé, à double titre. La gaucherie de pourrait s’expliquer, venant d’un jeune provincial mal dégrossi – on devrait jamais quitter Montauban ! -, elle devient tout de même gênante dans la scène finale où elle confine à l’inexpressivité. Surtout, le chanteur n’est pas entièrement satisfaisant. Le timbre paraît beau, mais reste sur scène : aucune projection, les forte ne passent pas l’orchestre et le déséquilibre avec sa partenaire est souvent flagrant. Bref, le couple principal s’est fait voler la vedette par les deux comiques, nettement meilleurs acteurs sans que le chant en soit pour autant sacrifié.

Très bonne direction de , fluide et vivante, qui privilégie nettement le lyrisme au côté « opérette dramatique ». Pas de lourdeurs pour autant, mais une certaine chaleur expressive qui s’attache à mettre en valeur le chatoiement des couleurs et à la clarté des équilibres d’une orchestration magnifique, très bien servie par un orchestre transparent. Ce très beau spectacle sera repris à Paris au Châtelet en juillet prochain dans une distribution différente – Angela Gheorgiu remplacera et , pâle Ottavio dans Don Giovanni le mois dernier, sera Ruggero.

Crédit photographique : © La Rondine : Patrice Nin