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Capriccio parisien vu par Robert Carsen avec Renée Fleming

Ce Capriccio est en quelque sorte le testament d’Hugues R. Gall en tant que directeur de l’Opéra National de Paris. L’opéra, finalement assez peu connu, est, sous le prétexte d’une conversation en musique, une véritable réflexion sur la primauté de la musique sur la parole ou l’inverse. C’est une véritable torture de l’esprit que de choisir qui, de l’un ou de l’autre, est le plus important, et ce questionnement se superpose avec le choix amoureux que la Comtesse, centre de gravité de l’action, doit faire : qui, de Flamand ou d’Olivier, sera celui qui pourra correspondre à son véritable désir. L’interrogation reste entière à la fin de l’œuvre, fin ouverte sur tous les débouchés possibles, mais aussi aveu de l’impossibilité réelle de donner une réponse raisonnable et sensée à ce qui ne l’est pas.

Robert Carsen fait de la scène du Palais Garnier une salle de vie où la tradition se meurt : lointain éloignement d’une société qui se perd, de l’ordre qui se trouble à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, et désuétude de la noblesse viennoise. L’originalité du spectacle corroborait cette sensation en faisant asseoir Renée Fleming dans la salle de spectacle au côté des spectateurs pour l’audition du sextuor d’introduction, ou en faisant intervenir La Roche au bord de la fosse d’orchestre. L’intimité de la pièce en était certes modifiée, surtout que la taille de la scène du Palais Garnier et l’exploitation du Foyer de la Danse, à quelques soixante mètres de profondeur des feux de la rampe, accentuaient le champ d’action des personnages et le sentiment d’égarement de ceux-ci sur un plateau devenu trop large. Enfin, l’écartement des décors à la fin de spectacle confirmait la volonté de faire de ce spectacle un théâtre dans le théâtre, un régisseur apportant un café à Renée Fleming, une jeune demoiselle s’occupant de porter sa volumineuse robe, et le décor se levait pour faire face à la dureté de la pierre et à l’anonymat des coulisses. Une grande partie de ce charme est perdu dans la réalisation de ce DVD, où Renée Fleming, Rainer Trost, Gerald Finley, sont filmés en tant que spectateurs dans les loges de l’Impératrice et de l’Empereur, les véritables spectateurs ont été simplement supprimés, mais leurs applaudissements sont audibles, et le plus regrettable réside dans les mauvais raccords sonores entre les différentes scènes, on entend le passage entre les moments pris sur le vif, et les autres, travaillés pour les besoins du DVD. Mais ne boudons pas notre plaisir ; il y a là une très belle Comtesse, qui chante merveilleusement bien. Renée Fleming a une belle voix, elle le sait pertinemment et elle s’écoute beaucoup dans les moments les plus lyriques, rend justice au son, moins à ce qu’elle dit, l’articulation est des plus exotiques, contrastant singulièrement avec celles de ses confrères. De plus, certaines poses la rendent presque vulgaire, avec des déhanchés et un certain exhibitionnisme dans la démarche qui se veut distinguée, mais ne l’est pas vraiment. Face à elle, de solides « muses », Rainer Trost et Gerald Finley, sans être véritablement attachants, sont tout de même convaincants dans leur rôle respectif. Anne Sofie von Otter fait de Clairon une actrice caricaturale, un brin Broadway, avec quelques notes graves escamotées, mais la voix est encore vaillante pour ce genre d’emploi. Un des sommets de cette distribution est Franz Hawlata qui, prononciation exemplaire et implication de l’artiste aidant, donne une rude leçon à ceux qui se déclarent artistes mais qui n’ont jamais réfléchi à ce qu’est vraiment l’Art ; son monologue est d’une vérité dramatique poignante, legs d’un homme qui a voué sa vie au mieux être des spectateurs, ce que nous supposons être le cas de tous les directeurs de théâtre.

Quelques pertes de qualité du passage de la scène au DVD ne suffisent pas à ternir le souvenir de représentations exceptionnelles, ne serait-ce que pour le cheminement que propose l’œuvre sur ce en quoi consiste l’Art ; ici, dans une retranscription plus romantique que purement intellectuelle, nous est rendue la nécessité de voir plus souvent programmée dans les salles d’opéra une œuvre capitale.

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