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Simon Keenlyside : Investissement total !

Don Giovanni

L’Opéra de Zurich se fend d’un nouveau Don Giovanni dans une mise en scène de Sven-Eric Bechtolf. Evoluant dans les salons bourgeois de style Art déco, les personnages emmenés, séduits et grugés par les manigances de Don Juan se fondent dans les perspectives sans fin de la scène. Les mimiques stylisées d’une chorégraphie réglant les mouvements de figurants-danseurs donnent corps à un érotisme latent qui souligne l’ambiguïté des personnages. Ainsi, lorsque Don Ottavio entonne son « Dalla sua pace », des femmes lascives s’effeuillent à ses côtés, comme pour le contredire. Sans vraiment oser l’indécence, la mise en scène cultive tout du long la symbolique d’une sexualité qui se niche à tous les niveaux, mais ne transgresse pas la bienséance et évite toute nudité, tout débordement. Don Giovanni se mettrait-il autant de limites ? Cette conception s’inscrit dans la logique du décorum, lequel se révèle assez aseptisé, avec quelques touches kitch dues à la pléthore –voulue– de dorures. La violence de la pièce subit un traitement analogue, avec pour la scène du retour du Commandeur vengeur une ridicule statuette africaine. « Coquetterie animiste New Age » écrit avec malice et pertinence Julian Sykes dans le quotidien genevois « Le Temps ». On ne saurait trouver mots plus adéquats pour qualifier cette minimisation exotique. Le sentiment d’une retenue voulue, d’une distanciation d’avec la pièce plane du reste tout du long, quand bien même aucun élément n’est escamoté, aucune situation radicalement travestie.

Dans ce cadre et ce contexte, surgit et s’affirme par sa prestance vocale et scénique. A deux cent pour cent ! Bien bâti et élégant, il campe un Don Giovanni envoûtant et perfide à la fois. Il a le sourire enjôleur, la carrure du rôle et les qualités vocales requises pour porter le personnage à son plus haut degré théâtral et lyrique. A ses côtés, le Leporello d’ se montre à bon escient d’un caractère plus mou avec, aussi, un chant certes puissant mais cultivant une rondeur un rien bonhomme, presque buffa. Chez les femmes, offre un suraigu toujours aussi aisé pour sa Donna Anna, sans pour autant parvenir à laisser surgir le drame qui se noue autour du personnage.

Plus en phase avec son rôle, Malin Hartlius se révèle une Donna Elvira habitée, tout comme la Zerlina de Martina Janková. Le ténor Piotr Beczala, admirable Tamino à Zurich l’automne passé, confirme son excellente tenue dans Mozart. Un artiste à suivre de près ! Le Masetto courroucé de Reinhard Mayr et le charisme du Commandeur d’ parfont encore une distribution de haut vol, à l’avenant de ce que la scène de Zurich a l’habitude d’offrir.

Dans la fosse, dirige l’orchestre avec précision et soin, veillant à ne pas empeser le discours. Il emmène cependant (dans l’ouverture notamment) sa phalange avec une certaine nervosité qui se substitue parfois à l’expression dramatique peinant dès lors à véritablement jaillir. Une pudeur musicale, est-on tenté de dire, qui fait miroir à une mise en scène n’allant pas toujours au bout des choses non plus.

Crédits photographiques : © Suzanne Schwiertz