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Un monde en noir pour une sombre Iphigénie

Iphigénie en Tauride

Dès le levé de rideau, le ton est donné. Le décor de angoisse, oppresse et entraîne le spectateur aux frontières de la claustrophobie. La scène, rétrécie en une improbable boîte couleur ébène, est habillée de plaques d’ardoises aussi sombres que les robes et costumes noirs des personnages, tous uniformes. Seules éclaircies dans cet environnement obscur, les graffitis «Agamemnon» et «Clytemnestre» tracés à la craie blanche sur les murs et les visages des chanteurs, blêmes, crûment éclairés par les lumières blafardes. Pas l’ombre d’une couleur. Même le sang versé est noir. L’effet est tel qu’il faut un temps d’adaptation pour s’extirper de cette pesanteur noire et blanche en décalage avec la partition de Gluck, pour ainsi dire incongrue dans cette surprenante adaptation épurée, d’un monochrome aseptisé et rapidement lassant.

Pourtant, quelques minutes de surprise et un froncement de sourcil septique plus tard, la musique prend le pas sur cette sensation d’oppression, portée par l’interprétation des solistes. Simon Keelyside, saisissant dans le rôle d’Oreste, le frère d’Iphigénie, est véritablement la révélation de ce casting aux côtés du ténor (Pylade, ami d’Oreste). Dément, il souffre, se jette contre le sol et marche sur les murs tout en chantant, porté à bout de bras par les danseurs. Une véritable prouesse vocale. Voix parfaitement timbrée, diction parfaite et dimension tragique : le baryton britannique campe un Oreste flirtant avec la folie et touchant de désespoir, notamment dans «Le calme rentre dans mon cœur» au second acte. L’histoire raconte que, lors d’une répétition en 1779, les musiciens, intrigués par le décalage entre les paroles de la partition et l’orchestre qui continue d’exprimer l’agitation des pensées d’Oreste, s’arrêtèrent. «Continuez de même», se serait écrié Gluck. «Il ment. Il a tué sa mère.» Une nuance que Keelyside réussit ici à interpréter avec brio. Son jeu scénique est convaincant, même si la gestuelle torturée de l’assassin de Clytemnestre n’est parfois pas sans rappeler les tics d’un certain… Jœ Cocker.

se coule avec aisance dans le rôle d’Iphigénie. Un timbre agile, large, coloré, doté d’un piano d’une très grande douceur dans les aigus et d’un legato chatoyant. L’aria «Ô malheureuse Iphigénie» est vocalement émouvante. Il est néanmoins regrettable que son interprétation scénique manque de toute la dimension dramatique que demande le rôle. Souvent statique, la mezzo-soprano américaine semble en effet parfois plus tourmentée par son français perfectible que par le chao émotionnel dans lequel devrait se trouver son personnage.

L’infâme Thoas, roi de Scythie (Clive Baylay), est quant à lui une énigme. Quitte à faire preuve de chauvinisme, force est de constater que le français du Britannique est difficilement compréhensible… Si l’on ajoute à cela une tendance à caricaturer son rôle de grand méchant à l’ancienne, posture belliqueuse et poing menaçant le publique, la frustration est grande. Et pourtant, les conditions étaient réunies pour faire de lui un malfaisant de première classe : Clive Baylay possède une voix de basse puissante, presque bestiale, qui convient parfaitement à ce rôle d’amateur de sacrifices humains. A un point tel qu’elle suffirait (presque) à faire oublier le reste. Autre bémol, pourquoi diable avoir caché le chœur, excellent, derrière la scène ? Les sons des chanteurs paraissent écrasés malgré la qualité des voix et ajoutent au sentiment d’étouffement général déjà suscité par le décor.

Pourtant, l’Iphigénie en Tauride de ne laisse certainement pas indifférent. Certains s’enticheront de cette mise en scène dépouillée, d’autres crieront au sacrilège. Une chose est certaine : cette production vaut le détour rien que pour la qualité de ses interprètes.

Crédit photographique : (Iphigénie) ; (Oreste) © Bill Cooper