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25 printemps à Monte-Carlo !

Printemps des arts de Monte-Carlo

A l’image de tout le festival du Printemps des arts les grands classiques sont confrontés aux lieux les plus improbables et juxtaposés à des créations contemporaines expérimentales ou iconoclastes. Stimmung de Stockhausen, tournant esthétique dans la carrière de ce compositeur, s’était retrouvé loti dans un parking avec vue sur mer. Le bruit des vagues, les lumières de la ville, les klaxons de la circulation dense, autant de sources sonores extérieures qui peu à peu se sont effacées devant cet archétype de musique de transe, sorte d’hymne panthéiste. Les membres du sont à l’aise dans ce répertoire, nul ne saurait en douter. L’entrée dans le monde de Stimmung est progressive : du traditionnel concert, nous nous retrouvons rapidement vers une forme de théâtre musical, chaque chanteur dialoguant avec ses comparses, influant ainsi le déroulement de l’œuvre (ah, l’aléatoire contrôlé !) selon le souhait de Stockhausen. Le dialogue s’est continué après le concert, avec des artistes très disponibles prêts à expliquer cette partition si peu orthodoxe à un public toujours autant curieux qu’hétéroclite, mélange de fourrures et de jeans.

Le célèbre musée océanographique était le cadre choisi pour le concert de clôture du festival. Après l’œuvre ouverte, le concert ouvert. Simultanément étaient proposés dans trois salles trois concerts différents : et en duo, en solo et devant son clavecin. Certes, les sonates pour violon et piano de Franck et Debussy sont des grands classiques souvent donnés en concert, bien plus que les Caprices pour violon seul de Paganini ou les sonates de Scarlatti au clavecin. Mais et en concert est l’assurance d’un instant unique de complicité en musique de chambre. Le piano de Dalberto est extrêmement souple et délicat et ne couvre jamais le violon dans cette curieuse salle où public et musiciens sont nez à nez avec un squelette d’orque. Pianiste et violoniste livrent chez Franck et Debussy ce subtil dosage de «ni trop, ni trop peu» si spécifique au répertoire français, avec ce timbre clair, cette sonorité perlée, mélange de virtuosité et de retenue.

Ce «concert ouvert» prévoyait des points de rencontre pour tout le public consacrés à la musique contemporaine et à la création. Passons sur Les souliers, installation sonore pour 30 paires de chaussures mues par autant de mécanismes réglés par ordinateur, bien mal mise en valeur dans un lieu trop sonore et trop passant. Les Duetti per due violoni de ont permis de retrouver Tedi Papavrami avec dans cette série de duos tour à tour nostalgiques ou espiègles dont chacun est un pied de nez à la musique du passé. Enfin nous retrouvions les accompagnés des pour la création qui clôturait le festival : N. N. (Sulla morte dell’anarchico Serantini) de . Une œuvre curieuse, hommage aux happenings des années 70, qui ont vu la création italienne exploser, libérée de ses carcans, satire acerbe d’une société violentée par les actions terroristes des Brigades rouges, au-delà du néoréalisme et de la commedia all’italiana : Satyricon, Amarcord, Una giornata particolare, Il Decameron, Morte accidentale di un anarchico, La storia, Al gran sole carico d’amore, Rara-Requiem… Six chanteurs (également percussionnistes) et six percussionnistes (aussi chanteurs) y décrivent la vie et la mort de , anarchiste des années 70 dont la mort a été suspecte pour un pays démocratique… A l’instar de Dario Fo près de 40 ans plus tôt (dans Morte accidentale di un anarchico) use et abuse du grotesque et de la bouffonnerie. Le rire comme catharsis, le ridicule comme vecteur d’idéaux forts. Les membres des , outre l’instrumentarium usuel (plus des ballons de baudruche à exploser), doivent utiliser des sifflets, kazous, appeaux, tuyaux… quand ils ne sont pas en train de jouer aux percussions avec leurs propres corps ou avec des couverts de table. Les chanteurs du Neue Vocalsolisten Stuttgart, outre toutes les possibilités d’émission vocale, ont aussi appeaux, sifflets, couverts, percussions corporelles et bouteilles de bières remplies à divers niveaux, faisant ainsi plusieurs flûtes de pan rudimentaires. Ainsi armés, nos douze musiciens sont prêts à défendre une partition en cinq parties, dirigée avec énergie par . L’intérêt de N. N. (Sulla morte dell’anarchico Serantini) s’émousse au fil des mouvements. Paradoxalement l’attention du spectateur décroit au passage des «ronflements» – a été arrêté pendant son sommeil – qui commence par un long silence digne de , avec bruits du public… L’œuvre se reprend sur la fin, série de cris silencieux puis coda furieuse de sons qui se télescopent. Une œuvre iconoclaste et poignante, qui ne peut laisser indifférent, et qui symbolise bien l’esprit qui souffle sur le Printemps des arts de Monte-Carlo : bousculer les certitudes.

Crédit photographique : © Olivier Roller