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Ramón Carnicer, ou l’espagnol rossiniste

 L’éditeur italien Dynamic présente l’opéra de Elena y Costantino, sans doute l’une des œuvres les plus marquantes du compositeur catalan.

A une époque où la musique de Rossini s’impose partout en modèle incontournable, au point de devenir, sinon un style musical, du moins une véritable mode, l’opéra de Carnicer est représenté pour la première fois au théâtre Santa Cruz de Barcelone en 1821. Dans ce drame héroïco-comique en deux actes, le Prince Constantin, Seigneur d’Arles, est accusé à tort d’avoir tué son père. Le véritable assassin, Romuald, a usurpé le trône, mais avoue son crime à son fils juste avant de mourir. Constantin et sa femme Elena sont obligés de vivre cachés et en exil. Tout au long de l’œuvre, les deux personnages vont être amenés à révéler leur véritable identité et affronter Edmond, le fils du traître, qui sera partagé entre le besoin de rendre la justice et le désir de faire connaître la vérité au grand jour, quitte à reconnaître publiquement la traîtrise de son propre père et à renoncer au trôle d’Arles.

La prégnance du style rossinien est assez saisissante dans cette œuvre (il suffirait de comparer l’ouverture d’Elena et Constantino avec celle du Barbier de Séville pour s’en convaincre). Carnicer maîtrise tous les rouages des opéras rossiniens, et plus généralement, des opéras italiens. Le livret d’Andrea Leone Tottola reprend toutes les conventions théâtrales et les codes du genre : le travestissement des personnages, les dialogues amoureux, et sur le plan musical, on retrouve le même lyrisme mélodique, la même cohésion entre l’instrumentation et le texte chanté. Cette analogie témoigne-t-elle du choix quasi obligé que les compositeurs avaient de se mouler dans le «style Rossini» pour obtenir l’approbation du milieu et du public, ou bien relève-t-il de l’admiration que Carnicer avait pour cette figure, ce mythe vivant qu’était Rossini ? Sans doute est-ce pour ces deux raisons conjuguées, car, de fait, Carnicer et Rossini se portaient mutuellement estime et admiration.

Mais, pour tout compositeur digne de ce nom, adopter une forme ou un style n’a rien d’un plagiat quand on sait se mouler dans une forme musicale pour la transcender. Dans cet opéra, la construction de l’opéra est, certes, toute rossinienne, mais sa densité est toute «carnicerienne». Dès l’ouverture, le ton est donné : l’ sait transmettre une énergie, une fougue affirmée, en rendant les passages dramatiques plus intenses émotionnellement, tout en perdant parfois un peu de légèreté dans les passages moins sombres. Le rythme est très enlevé et plonge tout de suite l’auditeur au cœur de l’intrigue.

La distribution des rôles révèle notamment les excellents (Carlo), aussi bon dans la force que dans la nuance, (Elena), au timbre ravissant plein d’émotion. Tous deux forment un excellent duo lorsqu’Elena avoue à Carlo son travestissement, chanteurs et orchestre s’unissant en un accelerando haletant, comme pour décrire avec grande intensité l’angoisse intérieure et l’ampleur du drame. Les retrouvailles du mélancolique Constantino (Robert Mc Pherson) permettent un trio remarquablement construit. L’ensemble brille vraiment au cœur de l’intrigue, avec les interventions de (Edmondo), à la voix claire et sûre, sans oublier les très bonnes prestations des autres chanteurs, comme Mariola Cantarero (Anna), David Menéndez (Urbino) et (Le gouverneur d’Arles). Le final est un bouquet réjouissant.

Il reste à saluer , pour avoir su, de sa baguette, ranimer avec ferveur et intensité une œuvre moins connue du grand public ; œuvre notable, d’ailleurs, puisqu’elle garde en elle sa pleine identité espagnole tout en empruntant harmonieusement les formes rossiniennes.