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Paris, un Wagner de haut niveau

Cette reprise de la production de du Tannhäuser de Wagner dans sa version de Paris, avait l’avantage de présenter une nouvelle distribution, et on n’eut pas à s’en plaindre tant le cast réuni ici, avec en vedette en rôle titre encadré par la Vénus de et l’Elisabeth de , se montra, au moins pour cette troisième représentation de la saison, d’une qualité et d’une homogénéité digne d’une grande maison d’opéra.

On le sentit dès le début du duo Tannhäuser / Vénus qui ouvre le premier acte une fois passées l’ouverture et la bacchanale purement symphoniques, avec deux protagonistes immédiatement à l’aise qui n’eurent pas besoin de chauffer la voix pour atteindre la plénitude de leur chant. impressionna d’emblée par la qualité de la projection et l’égalité de son timbre, et montra ensuite, dans cette scène où il bascule sans cesse entre tentation voluptueuse et retour rédempteur à une vie plus chaste, sa capacité à jouer sur les nuances et réellement transmettre les tourments et tiraillements du personnage avec une justesse remarquable. Et quelle santé, car il tint son rôle sans faiblir au long des trois actes, offrant ainsi aux spectateurs parisiens une superbe incarnation du chevalier artiste. La Vénus, tout en sensualité retenue, sans la moindre trace de vulgarité de lui donna parfaite réplique, d’autant que la mise en scène relativement sobre dans cette scène laissait la primauté expressive à la voix. Et elle fut belle, tout juste pouvait-on noter chez la mezzo une légère et fugitive baisse d’intensité dans le grave sans que cela ne soit réellement pénalisant.

La plus attendue du public parisien était sans doute l’Elisabeth de . La soprano suédoise tint largement ses promesses avec une prestation puissante et douce à la fois, capable d’émouvoir par sa fragilité de jeune femme (même si physiquement et même en partie vocalement, elle n’est pas vraiment) et de séduire par sa féminité moins envahissante que sa rivale Vénus. Et lorsqu’elle doit s’imposer aux chevaliers furieux contre Tannhäuser avec son fameux cri « Haltet ein ! » (Arrêtez !), elle transperce l’immense volume de Bastille, saisissant spectateurs et chevaliers au point qu’elle aurait mérité mise en scène plus véhémente dans sa mise en danger de Tannhäuser, au moins à hauteur de son hurlement, car si, dans le texte original les chevaliers sont sur le point d’occire épée en mains leur camarade, ce soir point d’épée ni de quelconque arme, le groupe d’hommes se contentent d’esquisser quelques pas vers le malheureux, amenuisant l’impact de l’intervention d’Elisabeth.

Parmi les rôles secondaires mais néanmoins importants, on donnera une mention spéciale au Wolfram de pour l’élégance de son personnage, même si on sentit un petite fatigue vocale dans l’acte III, mais quelle tenue jusqu’ici. composa un Hermann à la voix plus humaine qu’imposante, moins caverneuse que certains de ces illustres prédécesseurs. Il en était peut être plus touchant qu’impressionnant. On ne détaillera pas les autres rôles, tous fort bien tenus, sinon pour remarquer que les ensembles fonctionnaient très bien et que les chœurs, qui semblaient manquer de finition lors des premières, furent cette fois irréprochables.

La direction d’orchestre du britannique Sir fut par moment frustrante, même si elle fut solide et sans faute de gout. Néanmoins le principal reproche qu’on puisse faire est que chef et orchestre échouèrent, ou ne s’y essayèrent peut-être pas, à mettre de la sensualité dans les passages qui en comptaient, dont l’ouverture et bien sûr la bacchanale, et dans les scènes de séduction qui suivirent. Cela resta sobre, on n’ira pas jusqu’à prude, mais le feu sensuel ne dégoulinait pas de l’orchestre. On s’en doute, ce style conviendra mieux au concours de chant du II et à tout l’acte III remarquablement conduit, emportant l’adhésion du public.

Si modernisa l’œuvre comme il se doit, il n’en dénatura aucun des concepts et sut parfaitement mettre en lumière les enjeux du drame wagnérien, donnant à chaque personnage un corps et un espace qui leur permirent de prendre complètement vie, leur imprimant juste ce qu’il faut de mouvements pour s’exprimer avec plénitude. Ainsi le héros n’est plus poète mais peintre, le concours de chant devient concours de toiles dans une galerie d’art, et la symbolique de la croix du péché ou de la rédemption est prise par le croisillon  du support des toiles peintes qu’on ne verra que de dos, laissant entier le mystère de leur recto. Cette vision, qui jamais ne vient percuter le texte de Wagner, fonctionne à merveille. Néanmoins on nous autorisera à trouver le premier acte un peu tristounet, tout de noir vêtu du sol au plafond, comme le sera Tannhäuser et ses acolytes mâles. Seul la peinture  rouge sang, symbole multiple, utilisée par l’artiste apporte un timide contraste, alors que la drap blanc de la couche de Vénus, tout autant symbolique, sera le seul rayon de lumière de toute cette première partie d’acte. Du coup, même si on ne reprochera pas au metteur en scène d’avoir zapper tout le décorum chargé voire tarabiscoté du Venusberg, avec ses diverses créatures mythologiques se livrant sans retenue aux plaisirs charnels, ce qui peut vite devenir lourdingue ou risible, on regrettera, qu’hormis une Venus en tenue d’Eve (non créditée au générique et dont la substitution avec Sophie Koch à la fin de la scène est quasi imperceptible), il évacua toute sensualité, hédonisme ou érotisme, réduisant sa bacchanale à une trentaine de mâles à demie en transe se vautrant dans la peinture rouge alors que Vénus se prélasse sur sa couche. Du coup, il n’évite pas une certaine lourdeur symbolique et on ne voit plus bien ce qui peut retenir le héros dans ce fameux Venusberg, pourtant un des enjeux de l’œuvre. Mais c’est bien là le seul bémol que nous adresserons à cette scénographie intelligente, précise, vivante, et totalement respectueuse de l’esprit de l’œuvre. Contribuant, avec toutes les qualités réunies dans ce spectacle, à nous faire  recommander un passage par Bastille à tous les amoureux de Tannhäuser.

Crédits photographiques : Elisa Haberer