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Les Sacres du Printemps

En prélude à l’année Centenaire du Sacre du printemps, Decca plonge dans les archives d’Universal pour nous offrir un coffret, très conceptuel, mais éditorialement unique, avec 38 interprétations différentes du Sacre du Printemps, autant dans ses versions orchestrales (1913, 1921 ou 1947) que dans sa transcription pour deux pianos (1913).

Certainement réservé aux collectionneurs émérites et aux fans de la partition, ce coffret n’en n’est pas moins passionnant à travers les évolutions des interprétations et de la technique instrumentale. Au fil des ans, les angles saillants de la partition de Stravinsky et ses chocs de dynamiques orchestrales évoluent inéluctablement vers un plus grand confort d’écoute.

Il est émouvant d’entendre ainsi le témoignage de , le créateur de l’œuvre, capté, en 1956, à la tête de l’ (Decca-1956). Pour son dernier témoignage au disque dans cette pièce, le vénérable chef est étonnamment scrupuleux dans sa restitution d’une beauté sage et élégante : le soin des détails l’emporte sur la barbarie comme si Coco Channel avait parfumé la terre glaiseuse de la Russie ancestrale.  A la suite de Monteux, certains chefs voient le Sacre comme une symphonie orchestrale à la beauté radieuse. Ces battues, souvent ultra-précises, s’appuient sur des orchestres réglés comme des horloges et aux couleurs chatoyantes. On peut ainsi citer les lectures très esthétisantes de : à la tête du Philharmonique de Vienne (Decca-1974), au pupitre du Symphonique de Londres (DGG-1975), Sir à la baguette de l’orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam (Philips-1976), Bernard Haitink au Philharmonique de Berlin (Philips-1995) et surtout Herbert von Karajan et ses troupes berlinoises (DGG-1977). Cette dernière lecture s’appuie sur un orchestre foncièrement grandiose et éclatant. Cette battue est soucieuse de soigner la splendeur des pupitres dans une  recherche d’une perfection sonore inégalée : à ce titre, la beauté, la rondeur et l’homogénéité des cordes au début de la « Seconde partie » sont un parangon de perfection instrumentale.

Fuyant cette optique  cultivée mais peut-être trop stylisée, d’autres chefs foncent tête baissée dans l’œuvre pour faire hurler les scansions violentes de cette musique. Arrachée au panache et à la tension rythmique, les premières lectures d’Antal Doráti à Minneapolis (Mercury-1953 et 1959) restent des monuments de la discographie, comme si un Bartók endiablé avait revisité, à coups de rage coloriste, le Sacre du printemps.  Réputé pour ses exécutions de musique contemporaine, , grava, en 1955, à la tête des Cento Soli, un orchestre ad-hoc parisien, une lecture très personnelle à la fois fignolée dans ses timbres, mais éruptive dans ses dynamiques. L’oreille se régale des sonorités très françaises de cette phalange dont les multiples acidités éclairent le radicalisme rythmique et novateur de Stravinsky.  En 1969, le jeune passait, à juste titre, comme un démiurge des podiums. C’est tout naturellement qu’il monta au pupitre de son Los Angeles Philharmonic (Decca) pour nous laisser une interprétation démentielle de la partition : la terre russe tremble  avec un tel chef maître des déflagrations et du chaos. Dans un registre plus expérimental, on retiendra la lecture, complètement oubliée, d’ et du London Philharmonic (Decca-1973). Le chef envisage son Sacre comme un magma en fusion ;  les effets sont souvent appuyés comme pour rendre la force d’une terre ancestrale qui colle aux hommes, mais la logique intellectuelle de Leinsdorf apporte un jour nouveau au Sacre. Dans cette prolongation d’un esprit barbare mais parfois brouillon on peut ranger la gravure de avec le Philharmonique d’Israël (DGG-1982). Le chef américain s’amuse et fait virevolter les thèmes dans une transe chorégraphique parfois hollywoodienne. La plus belle de ces lectures barbares est évidement celle d’Esa-Pekka Salonen à Los Angeles (DGG-2006). Au pupitre d’un orchestre caréné et vrombissant, le charismatique finlandais fait s’additionner la technique instrumentale et la barbarie visionnaire de Stravinsky.

Entre ces deux pôles de la discographie, on découvre des lectures parfois intéressantes mais souvent trop timorées de la partition. Une sorte de chic orchestral des beaux quartiers, bien propre sur lui, esthétiquement et techniquement séduisants, mais trop neutre ou trop impersonnel pour nous satisfaire. On pointe ainsi les lectures de : (Decca-1984), (Decca-1987), (DGG-1991),  Sir (Decca-1975), (Decca-1994), Semyon Bychkov (Philips-1995), (DGG-2007). On relève également des lectures brouillonnes préludes à des remakes plus conséquents ou  des rendez-vous manqués : Herbert von Karajan (DGG-1963), Sir (Philips-1963), Michael Tilson Thomas (DGG-1972),  Bernard Haitink (Philips-1973), (ASV-1977), (DGG-1979), (Philips-1999), (DGG-1993) ou  (DGG-2010).

En complément, Decca adjoint des lectures de la version pour deux pianos. Le tandem -Andrei Gavrilov (Decca-1990), sort victorieux de son match contre les duos formés de Bracha Eden et Alexander Tamir (Decca-1969) et des sœurs Pekinel (DGG-1983). Enfin, un bonus, le mélomane retrouve le compositeur au pupitre de l’ pour accompagner Samuel Dushkin, dans le Concerto pour violon (DGG-1935). En dépit de la grande précarité du son, il est intéressant d’entendre le créateur de cette partition sous la battue de son compositeur.

Dans tous les cas, cette initiative éditoriale est aussi fascinante que pertinente, d’autant plus que certaines lectures du Sacre, et non des moindres (Maazel, Monteux, Leinsdorf, Albert), présentes dans ce coffret étaient supprimées depuis de nombreuses années ou n’avaient jamais été éditées en CD.