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L’école belge de violon : vers l’universalisme

Si l’on devait déterminer le plus grand violoniste belge de tous les temps, ce titre reviendrait à  (1858-1931). Né à Liège, le jeune virtuose attira l’attention de Vieuxtemps qui l’aida et qui le prit comme élève. Sa carrière débuta avant même la fin de ses études. Il s’implanta ensuite à Berlin, et fit des tournées en Scandinavie et Russie. Il posa ses valises à Paris où il devint, à la vitesse de l’éclair, la référence violonistique du moment tout en s’immisçant avec aisance dans les milieux musicaux et artistique. Il se fit l’ami avec tout ce que Paris comptait de compositeurs brillants : , Vincent  D’Indy, Ernest Chausson, Camille Saint-Saëns ou Alberic Magnard. Pour son mariage, Franck lui fit même un superbe cadeau : sa Sonate pour violon et piano, qu’il lui dédia. Le récipiendaire d’un tel honneur en donna la création, à Bruxelles, en décembre 1866, lors d’un concert en hommage à ce Belge installé à Paris. Il devient également alors professeur au Conservatoire de Bruxelles. Sa sélection était impitoyable car sur les quinze apprentis violonistes qui se présentèrent devant le maître pour l’inauguration de la classe, seuls deux furent acceptés ! Toute audition devant cet artiste intransigeant était une épreuve douloureuse pour ceux qui n’avaient pas le niveau requis !

Son implication dans la vie musicale Bruxelloise fut sans égal. En 1887, il fonda avec son élève , l’altiste Lucien Van Hout et le violoncelliste Joseph Jacob, le afin de faire connaître les œuvres de musique de chambre, relativement négligées aux concerts bruxellois par rapport à la musique symphonique. C’est alors qu’il croisa le chemin d’Octave Maus (1856-1919). Ce juriste était surtout un grand ami des arts et de la musique en particulier. Il fut le fondateur de la revue l’Art Moderne, et aussi secrétaire des salons avant-gardistes des XX puis de La Libre Esthétique. Depuis 1884, le salon des XX rythmait la vie artistique bruxelloise qui voyait défiler toute la modernité picturale. Maus, qui était par ailleurs un solide pianiste, souhaitait organiser des concerts de musique de son temps. Les premières séances musicales eurent lieu en 1886, mais elles prirent une nouvelle dimension, à partir de 1888. Fan de Wagner comme presque tous les jeunes bourgeois bruxellois, il avait rencontré le compositeur français Vincent d’Indy à l’occasion de la création bruxelloise de l’opéra Gwendoline du Français Emmanuel Chabrier. D’Indy, brillant compositeur, animait à Paris un clan des modernistes admirateurs fervents de Wagner et soucieux des courants étrangers en opposition à l’intransigeance d’un Camille Saint-Saëns, défenseur d’un art purement national drapé  dans une dignité classique et rigide. et son quatuor furent des chevilles ouvrières de ces concerts à la programmation établie en relation avec d’Indy. Des œuvres de musique de chambre, essentiellement de compositeurs contemporains, et non des moindres, complétaient les expositions. On pouvait facilement  dire que la meilleure musique était jouée par les meilleurs interprètes ! Outre de nombreux compositeurs français, plus ou moins affiliés aux sensibilités wagnériennes (D’Indy, Chabrier, Ropartz, Fauré, Chausson, Debussy), l’affiche s’ouvrit à de jeunes compositeurs belges comme Guillaume Lekeu, , ou sans oublier des étrangers comme Isaac Albéniz, Felix Weingartner et les Russes du groupe des cinq : Borodine, Balakirev ou Rimski-Korsakov. L’entreprise était d’autant plus admirable que les concerts et les expositions, organisées au Palais des Beaux-Arts (actuel Musée royal des Beaux-Arts) mirent au temps à s’imposer, subissant les railleries des conservateurs de tous bords et d’une grosse partie de la presse qui peinait à comprendre la démarche de ces snobs entichés d’une modernité inaudible à l’archi-majorité de la population.

Pour Ysaÿe, les passages à Bruxelles étaient fort studieux, puisqu’à partir de 1895, il créa sa propre société de concerts symphoniques où il assurait la direction musicale. Il n’abandonnait pas pour autant sa vie de virtuose en tournée traversant les océans jusqu’aux Etats-Unis où il passa plusieurs saisons à la tête de l’orchestre de Cincinnati.

À l’orée des années 1920, ses capacités violonistiques diminuèrent. À la demande du roi Albert et la Reine Elisabeth, il remit le cap sur la Belgique où il continua de déployer une intense activité. Son influence sur ses contemporains fut immense et des violonistes aussi célèbres que , ou Joseph Szigeti tirèrent leçon de son jeu. Une génération plus tard, des virtuoses de la trempe de Yehudi Menuhin ou Isaac Stern affirmaient encore leur admiration et leur respect envers leur aîné !  En 1931, son confrère s’exprimait ainsi : « par lui, un esprit de liberté revivifia l’art du violon, liberté non point anarchique, mais fondée sur l’amour le plus profond, la compréhension la plus large de son art »[1]

En tant qu’interprète, le musicien modernisa la tradition de Vieuxtemps et Wieniawski en « l’épurant de certains excès romantiques[2] ». On retrouvait chez lui des qualités comme « la chaleur, le lyrisme, la beauté de la sonorité et la richesse du timbre »[3]. Mais ses libertés stylistiques, héritées du XIXe siècle où l’esprit comptait plus que la forme, lui étaient régulièrement reprochées. Son répertoire était immense et il jouait Bach, Haendel mais aussi des compositeurs italiens comme Vivaldi ou Geminiani qui étaient alors plus que marginaux aux concerts. Son soutien aux compositeurs de son temps  mérite une mention car on lui dédia une cinquantaine d’œuvres, dont nombre de pièces majeures : comme la Sonate de Franck, le Quatuor  de Debussy ou encore le Poème pour violon et orchestre de Chausson. En tant que compositeur, ses pièces pour son instrument restent des montagnes à gravir, en particulier les 6 Sonates pour violon seul[4].

Au XXe siècle, l’école belge fut marquée par des fortes personnalités : , Alfred Dubois et .

Mathieu Crickboom (1871-1947) fut un élève d’Ysaÿe à Bruxelles. Il fut engagé comme violoniste à La Monnaie comme soliste et il devint assistant de son maître au Conservatoire de Bruxelles avant d’intégrer le quatuor d’Ysaÿe dès sa fondation.  Il cumula un temps sa présence dans l’ensemble de son professeur avec la fonction de premier violon au sein de son propre quatuor qu’il créa en 1892. À l’image de son aîné, il défendit la musique belge et française de son temps, en programmant , Gabriel Fauré, Ernest Chausson ou Guillaume Lekeu. En 1904, il fonda une éphémère Société des concerts Crickboom avec une affiche mêlant la  musique de chambre et les concertos, mais ce fut  échec. De 1919 à 1944, il fut professeur au Conservatoire de Bruxelles et il rédigea des méthodes pour violon.

Alfred Dubois (1898-1949) fut le chainon entre Ysaÿe et (1921-1986). Elève du premier, il fut le professeur du second au Conservatoire de Bruxelles. Assistant de Dubois, à partir de 1941, Grumiaux devint à son tour professeur au Conservatoire de Bruxelles. La démocratisation et les progrès techniques du disque firent de ce musicien l’un des violonistes les plus considérables de son temps. Il contribua particulièrement à la diffusion de l’œuvre de Mozart. Ses lectures des Concerti et des Sonates pour violon, dont il laissa plusieurs gravures, restent des pierres angulaires de l’art de l’interprétation. Il était lui-même lucide sur un déclin de l’école belge de violon après la seconde guerre mondiale, déclin à replacer dans un contexte de manque d’intérêt pour le violon : « on peut aujourd’hui parler d’une véritable crise du violon. Pendant mes études auprès d’Alfred Dubois au Conservatoire de Bruxelles, les classes de violon étaient pleines. Actuellement, on en est loin. Ce qui me paraît être au centre de cette crise, c’est le besoin d’imiter. De nos  jours, la plupart des jeunes artistes qui apparaissent sur les estrades n’ont pas de conception personnelles et souvent de très pauvres notions musicales »[5]. Même si les temps ont bien changé et que les Conservatoires sont remplis d’apprentis virtuoses : Grumiaux apparaît également comme le dernier représentant belge de cette école internationale.

Selon , après Grumiaux, l’école franco-belge s’internationalise : « les plus grands représentants de cette technique ne furent ni belges ni français mais d’abord Soviétiques. (Un par exemple n’est pas à mes yeux un représentant de cette école.) L’école de violon de Yampolsky et Jankelevitch, immenses professeurs qui ont formé tant de grands violonistes russes, c’est l’école Franco-Belge. L’école s’est exportée également par le biais d’Ivan Galamian à la Julliard School. On la retrouve chez Itzhak Perlmann, Pinchas Zuckermann et d’autres. Je trouve toutefois, si l’on devait généraliser, qu’elle perd en raffinement après cette génération. La tendance, surtout aux Etats Unis est allée vers des sonorités de plus en plus compactes et simples, proches ou dépassant la saturation ». Mais, cette école est  devenue universelle : « Bien sûr. On la retrouve chez beaucoup de violonistes, soit parce qu’ils ont été formés de la sorte, soit, comme moi, parce qu’ils l’ont choisie après avoir essayé différentes manières. Mais de toute façon, tous passent par une partie des études qui la composent. ». Par ailleurs, à l’heure de la mondialisation le concept d’école nationale instrumentale n’a plus de sens. Les jeunes virtuoses, lors de leurs études, présentent désormais des cursus internationaux, passant de continents en continents à la recherche des professeurs les plus côtés : combien de violonistes n’ont-ils pas fréquenté les cours du russe à à Londres, Rotterdam, Lubeck, Cologne ou Madrid ? Il n’empêche, les musiciens de l’école belge ont marqué l’Histoire de l’instrument et font partie de la légende.

Crédits photographiques : Eugène Ysaÿe, Mathieu Crickboom et Arthur Grumiaux


[1] Article publié en 1931 dans Revue musicale et repris en annexe de , Ysaÿe, le dernier romantique ou le sacre du violon, Bruxelles, Le Cri, 1989.

[2]Eugène Ysaÿe, in Thierry Levaux (direction), Dictionnaire des compositeurs de Belgique du Moyen-Age à nos jours, Ohain-Lasne, Editions Art in Belgium, 2006.

[3] Idem

[4] Elles sont toutes les six dédiées à de grands violonistes : Joseph Szigeti, , George Enesco, , Mathieu Crickboom et Emmanuel Quiroga

[5] Entretien accordé par Grumiaux au journal néerlandais Algemeen Dagblad, le 7 février 1962 et repris sur le site internet grumiaux.net.