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Hommage à Patrice Chéreau

De L’Italienne à Alger en 1969 à Elektra en 2013 les apparitions de dans le domaine de l’art lyrique furent rares mais toutes ont marqué l’histoire de la mise en scène d’opéra.

Les spectateurs d’Elektra donnée l’été dernier au Festival d’Aix-en-Provence ne pouvaient deviner qu’ils assistaient au chant du cygne de . Atteint d’un cancer du poumon, notre homme a finalement baissé les bras ce lundi 7 octobre face à la maladie.

Patrice Chéreau est un personnage étonnant, profitant de la vague de Mai 68 pour clamer à chacune de ses productions son engagement à gauche, son homosexualité, sa lutte contre l’intolérance. Fils naturel de Berthold Brecht, Antonin Artaud, Orson Welles et Jean Vilar, il a réussi le tour de force d’allier l’intelligence à la popularité. Qui n’a pas vu La Reine Margot (près de 2 millions d’entrées) ? Quel mélomane n’a pas au moins vu quelques extraits du fameux « Ring du centenaire » ? Sous sa direction le Théâtre des Amandiers de Nanterre obtient le label national et ouvre une école d’acteurs dont la qualité dame le pion au Conservatoire. En atterrissant dans la ville de Mai 68 (encore…) Patrice Chéreau ne faisait pas ses premières armes en théâtre de banlieue : à 22 ans il dirigeait déjà le Théâtre de Sartrouville, défrayant la chronique par un choix de pièces dont les contenus politiques étaient exacerbés par ses mises en scène. Au moment ou Bernd Alois Zimmermann fait créer Die Soldaten Patrice Chéreau met en scène la pièce originale de Jacob Michael Lenz. L’histoire de cette fille de bonne famille devenue pute pour soldat sous le regard aveuglé de son père trouve un écho favorable dans l’agitation de la fin des années 60 et le propulse comme le jeune metteur en scène du moment.

Remarqué par Pierre Boulez par son travail à Sartrouville et Villeurbanne (il a été co-directeur du TNP de 1972 à 1986) Patrice Chéreau atteint une dimension internationale à l’âge de 32 ans en se voyant proposer la mise en scène de la Tétralogie de Wagner pour le centenaire de la création du cycle à Bayreuth. L’expérience lyrique de Chéreau se limite pour l’instant à L’Italiana in Algieri de Rossini au Festival des deux mondes de Spolète, dirigé par Giancarlo Menotti. Les répétitions sont houleuses, le documentaire accompagnant la réédition en DVD de ce spectacle mythique montre les témoignages des chanteurs à l’époque peu habitués à ce théâtre expressionniste. A la fin de L’Or du Rhin, quand Wotan emmène les dieux contraints et forcés vers le Walhalla et que Loge accompagne la fermeture du rideau, le scandale éclate. Le Rhin transformé en barrage désaffecté, les filles du Rhin en filles de joie, Loge en juif errant qui finalement tire les ficelles du drame, les dieux impuissants en pleine décadence, les spectateurs habituels de Bayreuth n’en peuvent plus. Mais qu’a donc fait Patrice Chéreau, avec la bénédiction de Pierre Boulez et Wolfgang Wagner ? Ce dernier, héritier du festival, a voulu renouveler l’image de son héritage en invitant la fine fleur européenne de la mise en scène : Götz Friedrich, Heiner Müller, Peter Hall, Jean-Pierre Ponnelle, … Le choix de Patrice Chéreau s’inscrit dans cette logique, et la stratégie de Wolfgang Wagner s’est révélée payante.

Pendant que Pierre Boulez dégraissait la partition en imposant les nuances écrites par Wagner, en allégeant le jeu orchestral et en « déromantisant » la partition (au grand dam des musiciens) Patrice Chéreau s’ingéniait à mettre en évidence le sous-texte de Richard Wagner. Loin des célébrations de l’homme nouveau incarné par Siegfried et sacrifié par la cupidité humaine, le metteur en scène puise dans l’histoire récente – de Wagner  à 1945 – pour donner une dimension actuelle aux personnages. Le barrage désaffecté ? Les nibelungen difformes habillés en mineurs ? Un héritage de la « révolution industrielle » dont Chéreau fait, dans la logique wagnérienne, le moteur de la déshumanisation du monde. Siegfried est le « bon ouvrier », jovial, enfant de la terre, qui par un bon mariage accède à la bourgeoisie, et en meurt. Loge, grimé en juif errant et maltraité par Wotan, est la personnification des écrits antisémites de Wagner – sujet encore tabou de nos jours. Fini Siegfried vêtu de peaux de bêtes et les filles du Rhin se balançant depuis les cintres. Gwyneth Jones (Brünnhilde) fut son plus fort soutient, et la menace d’une partie du plateau de démissionner si les intentions de Chéreau n’étaient pas suivies a eu raison des plus récalcitrants. Aux huées de 1976 ont succédé en 1980, à la cinquième et dernière reprise de la production, près d’une heure quinze d’applaudissements. Une page était tournée.

L’alliance Chéreau / opéra ne fut pas très productive. D’abord notre homme est homme de théâtre et de cinéma avant tout. A l’opéra la responsabilité est partagée avec le chef d’orchestre, si le texte peut supporter la relecture, ce n’est pas le cas pour la musique. Et nombre de livrets d’opéras sont ineptes au niveau dramatique. Les apparitions de Patrice Chéreau furent donc rares, car il fallait trouver l’alliage parfait avec l’oeuvre et sa force dramatique et le chef d’orchestre. Pierre Boulez fut celui-là. Pendant l’expédition Bayreuth le chef-compositeur demande au metteur en scène une nouvelle aventure : la création mondiale de la version intégrale de Lulu d’Alban Berg terminée par Friedrich Cehra. Triomphe encore pour une soirée très attendue ce 24 février 1979, avec Teresa Stratas dans le rôle-titre. Malheureusement aucun témoignage vidéo n’est actuellement sur le marché… Autre production lyrique, contemporaine de la Tétralogie, Les Contes d’Hoffmann à Garnier, créé en 1974 et repris jusqu’en 1980, sur l’initiative d’un autre réformateur de théâtre, Rolf Liebermann. Là non plus pas de vidéos officiellement en vente. Le rythme s’accélère dans les années 80/90 : Lucio Silla (direction : Sylvain Cambreling) à Milan, Bruxelles et aux Amandiers, Wozzeck (direction : Daniel Barenboïm) au Châtelet, à Berlin et à Tokyo et Don Giovanni (toujours avec Barenboïm) à Salzbourg. De 1996 à 2005 plus rien avant un très mitigé Così fan tutte (direction : Daniel Harding) en 2005 à Aix-en-Provence. Barenboïm le rappelle pour ouvrir la saison 2007/2008 de la Scala de Milan avec Tristan et Isolde. Toutefois le festival aixois lui offre ses deux dernières mises en scènes lyriques et immenses réussites. D’abord De la maison des morts de Janáček, repris dans toute l’Europe (Vienne, Milan, Amsterdam) qui signe le retour du tandem avec Boulez. Le Maître laisse la place pour les dernières séries de représentations à Esa-Pekka Salonen. Un nouveau duo se forme et donne naissance à Elektra. C’est avec un autre « opéra de la cruauté », post-romantique et expressionniste, que le metteur en scène a laissé son testament scénique. Une carrière lyrique finie sous le signe du triomphe.

Crédit photographique : © Alvaro Yanez