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La déshumanisation en marche

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Aix-en-Provence, Grand-Théâtre de Provence. 16-VII-2007. Leoš Janáček (1854-1928) : Z Mrtvého Domu [De la Maison des morts], opéra en 3 actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Patrice Chéreau. Chorégraphie : Thierry Thieû Niang. Décors : Richard Peduzzi. Costumes : Caroline de Vivaise. Lumières : Bertrand Couderc. Avec : Olaf Bär, Gorjančikov ; Eric Stoklossa, Aljeia ; Stefan Margita, Filka Morozov ; Peter Straka, le Grand prisonnier ; Vladimir Chmelo, le Petit prisonnier ; Jiří Sulženko, le Commandant ; Heinz Zednik, le Vieux prisonnier ; John Mark Ainsley, Skuratov ; Jan Galla, Čekunov ; Tomáš Krejčiřík, le Prisonnier ivre ; Martin Bárta, le Prisonnier cuisiner ; Vratislav Kříž, le Pope ; Olivier Dumait, le Jeune prisonnier ; Susannah Haberfeld, la Prostituée ; Aleś Jenis, Don Juan / le Brahim ; Marian Pavlovič, Kedril ; Peter Hoare, Šapkin ; Gerd Grochowski, Šiškov ; Andreas Conrad, Čerevin. Arnold Schönberg Chor (chefs de chœur : Erwin Ortner & Jordi Casals), Mahler Chamber Orchestra, direction : Pierre Boulez.

Festival d’Aix-en-Provence 2007

La production-phare de l’édition 2007 du Festival d’Aix-en-Provence a tenu ses promesses. Opéra « masculin » sur les thèmes de la déshumanisation par l’incarcération et l’enfermement, sans réels premiers rôles, il n’était pas évident d’en faire un « produit d’appel » face aux titres bien plus « populaires » proposés en même temps (Orfeo, l’Enlèvement au Sérail, les Noces de Figaro, la Walkyrie). Pari gagné, mais il est vrai qu’avec le tandem Chéreau/Boulez on ne pouvait guère s’attendre à moins qu’à de la qualité, d’autant que cette production a déjà vu les feux de la rampe à Vienne et Amsterdam.

Evidemment, point de lecture terre-à-terre pour Chéreau. L’ensemble des actes se passe dans le même espace du bagne, délimité par trois panneaux mobiles représentant des murs de béton brut. Les rapports humains sont ici exacerbés, voire exagérés, toujours situés au premier plan de l’espace scénique. L’action oppressante en devient étouffante, suffocante, telle la fin de l’acte I quand Gorjančikov, battu jusqu’au sang, se terre honteux dans un recoin alors qu’Aljeia lui rend ses lunettes perdues dans la bastonnade. Quelques effets scénographiques spectaculaires (le lâcher de papiers et journaux usagés entre les deux premiers actes, symbole du travail forcé des prisonniers) sans être gratuits et toujours alliés avec intelligence à la musique de Janáček font de ce spectacle une totale réussite scénique.

La mariée ne serait pas assez belle sans un plateau hors norme. Aucun rôle n’est véritablement de premier plan. Gorjančikov, bien qu’au centre de l’histoire, n’a que peu de répliques. Filka Morozov domine le premier acte et s’efface ensuite. Le Commandant ne se manifeste réellement qu’au dernier tableau, Šiškov et Skuratov ne possèdent qu’un long monologue chacun, … Il faut donc pour habiter cet opéra de véritables acteurs ayant une présence scénique continue pendant laquelle on les voit progressivement se déshumaniser. La distribution est à ce titre exemplaire. Sans en faire l’énumération exhaustive, on pourra retenir le Gorjančikov à stature imposante d’, le Skuratov qui sombre dans la folie de , le Commandant ivre et haïssable de Jiří Sulženko et le Vieux prisonnier d’Heinz Zednik, véritable « bête de scène » septuagénaire. Mais la révélation de la soirée fut la présence du jeune ténor (28 ans) dans le rôle d’Aljeia.

Comme dans tout opéra de Janáček, l’orchestre est le premier protagoniste du drame. et le ne pouvaient que créer un choc. La partition n’a jamais sonné aussi tendue et sèche, dans l’esprit d’étouffement de la mise en scène. Boulez rend les ostinati caractéristiques du compositeur à la limite du supportable, en les faisant chaque fois plus forts et plus criards. Grâce soit rendue à notre vieux maestro de s’être attaqué à l’opus ultime de Janáček pour notre plus grand plaisir. De la Maison des morts serait peut-être son ultime opéra dirigé… Espérons qu’un éditeur discographique bien intentionné capte ces retrouvailles Chéreau/Boulez. En attendant, regardez bien vos programmes de télévision en mars 2008 : Arte proposera une diffusion de cette production exceptionnelle.

Crédit photographique : (Aljeia) & (Gorjančikov) © Ros Ribas

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Aix-en-Provence, Grand-Théâtre de Provence. 16-VII-2007. Leoš Janáček (1854-1928) : Z Mrtvého Domu [De la Maison des morts], opéra en 3 actes sur un livret du compositeur. Mise en scène : Patrice Chéreau. Chorégraphie : Thierry Thieû Niang. Décors : Richard Peduzzi. Costumes : Caroline de Vivaise. Lumières : Bertrand Couderc. Avec : Olaf Bär, Gorjančikov ; Eric Stoklossa, Aljeia ; Stefan Margita, Filka Morozov ; Peter Straka, le Grand prisonnier ; Vladimir Chmelo, le Petit prisonnier ; Jiří Sulženko, le Commandant ; Heinz Zednik, le Vieux prisonnier ; John Mark Ainsley, Skuratov ; Jan Galla, Čekunov ; Tomáš Krejčiřík, le Prisonnier ivre ; Martin Bárta, le Prisonnier cuisiner ; Vratislav Kříž, le Pope ; Olivier Dumait, le Jeune prisonnier ; Susannah Haberfeld, la Prostituée ; Aleś Jenis, Don Juan / le Brahim ; Marian Pavlovič, Kedril ; Peter Hoare, Šapkin ; Gerd Grochowski, Šiškov ; Andreas Conrad, Čerevin. Arnold Schönberg Chor (chefs de chœur : Erwin Ortner & Jordi Casals), Mahler Chamber Orchestra, direction : Pierre Boulez.

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