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Stéphanie d’Oustrac illumine Garnier dans La Clemenza

Cette production de La Clémence de Titus avait déjà été présentée à l’Opéra National de Paris en 1997 : on retrouvait ainsi le metteur en scène et John Macfarlane pour les décors et costumes. Pas de grande surprise donc, pour cette reprise qui réunissait une distribution étonnamment variée. Épurée de ses enjeux politiques dans la version de Mazzolà, l’histoire se veut intemporelle et c’est précisément l’impression qui nous est donnée grâce à la superposition de plusieurs temporalités.  Alors que l’action se situe à l’époque romaine, les costumes évoquent le XVIIIè siècle ; de plus, les décors offrent un contraste saisissant entre les grands panneaux peints -résolument modernes- de Macfarlane, et la présence d’éléments typiquement antiques tel ce fragment du Colisée qui délimite l’espace scénique, ou encore ce bloc de marbre qui, s’effritant au rythme des turpitudes romaines, laisse enfin apparaître le portrait de Titus empereur.

La mise en scène, esthétiquement un peu froide, est néanmoins fonctionnelle et a le mérite de souligner sans lourdeurs les nœuds de cette intrigue menée par la véhémente Vitellia, qui, se voyant évincée du trône dans un premier temps, ourdit de funestes complots. Seul bémol, on déplore l’utilisation primaire et sans grande originalité des couleurs : de façon convenue, Bérénice incarne ainsi l’inaccessible passion dans une robe rouge flamboyante (!), Titus est tout vêtu de blanc, Vitellia change de costume au gré de ses humeurs (noir quand elle fomente la mort de l’empereur, blanc quand elle se repentit) Sesto, déchiré entre son amour pour Vitellia et sa loyauté envers Titus est naturellement habillé de gris, tandis que le lumineux couple Servilia/Annio est…en jaune. Bref, on passera outre cet écueil pour retenir plutôt une mise en scène relativement harmonieuse et fort peu envahissante, laissant la part belle aux chanteurs.

Panel de chanteurs qui, justement, se révèle assez éclectique. Dans le (petit) rôle de Publio, capitaine de la garde, la basse Balint Szabo « fait le job » avec sa voix un peu caverneuse et une stature rigide correspondant au personnage. Porté par la jolie voix fruitée de la soprano (Servilia), qui insuffle au rôle une fraîcheur appréciable, le couple Servilia/ Annio fonctionne assez bien ; néanmoins la mezzo Hannah Esther Minutillo (Annio) fait preuve d’un flagrant manque de voix dans les scènes de groupe -notamment le quintette clôturant l’acte I- alors qu’elle donne par ailleurs beaucoup de crédibilité à ce rôle de travesti. Dotée d’une belle présence scénique, la soprano incarne une Vitellia convaincante dans ses multiples facettes, mais, paradoxalement, paraît assez peu adaptée au rôle : avec sa puissance vocale, on l’imaginerait bien plus volontiers en héroïne romantique – d’autant plus que Mozart requiert ici quelques graves qui furent malheureusement inexistants. Mais la véritable triomphatrice de cette production, c’est la mezzo-soprano Stéphanie d’Oustrac qui, assurément, vole la vedette à tous. Saisissante de vérité dans le rôle (travesti) de Sesto, elle s’avère absolument bouleversante dans le fameux air « Parto, parto » à la fin de l’acte I. Sa grande aisance vocale conjuguée à sa diction particulièrement claire font d’elle une artiste à suivre impérativement (lire notre entretien). On comprendra alors que le Titus de (ténor) paraisse un peu faible à côté : même s’il donne à entendre un beau legato et des aigus très fluides dans l’air « Del più sublime soglio »  les graves manquent en effet de rondeur tandis que sa posture d’homme perpétuellement accablé ne lui confère pas un grand charisme -à l’exception de l’air « Se all’impero » (acte II) soudainement beaucoup plus convaincant.

De façon plus générale, on retiendra surtout les rares et néanmoins excellentes apparitions du chœur ainsi que la direction tout en souplesse de  qui a su s’adapter à chacun des chanteurs tout en exigeant de son orchestre une grande précision. Le résultat sonne juste et s’inscrit parfaitement dans la tradition mozartienne : voilà une belle façon de défendre cet opéra mal-aimé.

Crédit photographique : Stéphanie d’Oustrac (Sesto) et (Tito) ; (Vitellia), Hannah Esther Minutillo (Annio), Stéphanie d’Oustrac (Sesto), (Servilia) et Saimir Pirgu (Tito) © Opéra national de Paris / E. Bauer