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Strasbourg : Succès pour la création française de Doctor Atomic

Presque neuf ans après sa première représentation au War Memorial de San Francisco le 1er octobre 2005, l’opéra Doctor Atomic de a enfin connu sa création sur une scène française. L’événement avait lieu à Strasbourg grâce à l’entreprise courageuse et louable de l’Opéra national du Rhin et de Marc Clémeur, son directeur.

Doctor Atomic retrace les dernières heures du «Projet Manhattan», celles qui ont précédé l’explosion de la première bombe atomique expérimentale dans le désert de Los Alamos au Nouveau-Mexique. Le sujet est donc éminemment moderne et parle très directement à nos sensibilités de spectateurs du XXIème siècle, d’autant que le livret présente les principaux protagonistes, à commencer par le responsable du projet Robert Oppenheimer, et insiste sur leurs doutes, leurs craintes et leurs états d’âme quant aux conséquences de l’arme terrifiante qu’ils contribuent à mettre au point. Le texte de Peter Sellars, basé sur des documents et communications officielles d’époque, cite également des poèmes de Baudelaire ou John Donne et des extraits de la Bhagavad-Gita. Souvent métaphorique, il en devient malheureusement parfois sibyllin.

Pour assurer la réussite de l’entreprise, l’Opéra du Rhin n’a pas lésiné sur les moyens. Gage d’authenticité, c’est , la chorégraphe de la création, qui a été chargée de la mise en scène. Le décorateur Bruno de Lavenère a conçu une volumineuse structure d’échafaudages métalliques et de néons, figurant la tour de mise à feu de la bombe A. Cette dernière fait son apparition à la troisième scène et va dominer le spectacle de son parfait réalisme. Les scènes plus intimistes au domicile d’Oppenheimer sont reléguées à l’avant, meublées de quelques accessoires domestiques. Des projections vidéo (formules atomiques, images d’archives, ciels nuageux) et quelques chorégraphies se chargent d’animer ce décor. y assure plus une mise en place efficace du chœur et des chanteurs qu’une réelle direction d’acteurs. Cela n’est guère gênant dans une œuvre qui, à l’instar de maints opéras contemporains, est plus une succession de séquences, d’instantanés, de moments-clés significatifs qu’une véritable trame dramatique continue et évolutive. La scène finale est cependant bouleversante ; alors que le compte à rebours arrive à son terme, le chœur, vêtu de kimonos, vient exprimer son effroi face à une image de Hiroshima détruite et le spectacle se conclut dans le silence sur une voix off réclamant en japonais de l’aide et de l’eau pour son enfant.

endosse le costume du rôle central de Robert Oppenheimer. Un costume légèrement trop large pour lui, tant vocalement car il est gêné aux deux extrémités de la tessiture que théâtralement puisqu’il compose un Oppenheimer fort peu charismatique, plutôt effacé et un tantinet psychotique. Il donne néanmoins tout son relief à son grand monologue du premier acte «Batter my heart» sur un sonnet de John Donne. en Edward Teller contestataire et en Robert Wilson bourré de scrupules sont pleinement convaincants. est également parfait en Général Groves autoritaire, plus préoccupé par la sécurité du site que par les interrogations métaphysiques. Les deux rôles féminins sont eux aussi très réussis ; affronte crânement et avec grande sensibilité la tessiture tendue de Kitty Oppenheimer quand offre en nurse indienne Pasqualita une rare voix de contralto, intense et profonde.

a composé ici une partition bien éloignée du minimalisme de ses débuts : une orchestration chatoyante, des textures sonores très travaillées à base de cellules répétitives et de rythmes complexes pour un orchestre pléthorique. La tâche n’est donc pas aisée. Sous la baguette experte de , l’ très concentré y met toute son énergie, ne se relâche jamais malgré l’effort et la durée (un coup de chapeau tout particulier aux percussionnistes) et parvient à une réussite en tous points remarquable, tout comme le . Le chef contrôle tout, donne les départs tant aux instrumentistes dans la fosse qu’aux chanteurs et choristes sur le plateau et obtient, dès cette première, une irréprochable mise en place. Les applaudissements nourris d’un public visiblement conquis sont venus saluer cette prestation dominée et aboutie.

Crédit photographique :   © Alain Kaiser